Humain X.0: Sommes-nous une espèce unique?

(Temps de lecture: 8-9 minutes)

Qu’est-ce qui a rendu l’être humain unique? La bipédie, la main, le cerveau, la maîtrise du feu, les outils, l’intelligence, la sociabilité, le langage, l’art, la culture, les rituels? Dans quelle mesure sommes-nous des créatures vraiment à part? C’est à ces questions difficiles que nous allons essayer de répondre dans cet article.

Caractéristiques physiques. L’humain est un mammifère qui se distingue par son gros cerveau, sa posture debout, ses mains avec des pouces opposables. Aucune de ces caractéristiques n’est totalement unique dans le règne animal. Certains dinosaures étaient bipèdes, la plupart des oiseaux sont bipèdes, certains singes sont partiellement bipèdes. Les baleines et les éléphants ont des gros cerveaux, bien plus que les nôtres. Certains singes ont des pouces opposables; de nombreux oiseaux utilisent leurs pattes (voire leur bec) comme des mains; les poulpes se servent de leurs tentacules comme des mains.

Toutefois, la taille relative du cerveau est en effet exceptionnelle chez l’humain; en particulier la densité de neurones par rapport à la taille de l’organisme, inégalée dans le règne animal. C’est un organe coûteux dont l’accroissement n’a pu être favorisé par la sélection naturelle qu’en présence de deux circonstances: premièrement, si cela conférait un avantage sélectif immédiat et deuxièmement, si les ressources disponibles dans l’environnement étaient en quantité suffisante pour le supporter.

Lien entre poids du cerveau (axe vertical) et nombre de neurones (axe horizontal) chez différents animaux

De même la précision de la main humaine, la finesse et la diversité des gestes qu’elle permet est unique. C’est vraiment la polyvalence qui fait sa force. Cette polyvalence et cette précision vont évidemment de pair avec les capacités du cerveau. Est-ce que c’est le développent du cerveau qui précipité l’évolution de la main? Ou l’inverse? Est-ce qu’il y a eu coévolution entre les deux? Est-ce que c’est le développement de la bipédie qui a permis de libérer l’usage et l’évolution des mains? Quels sont les autres facteurs qui ont pu entrer en jeu?

Le développement de l’humanité est massivement multifactoriel

Maîtrise du feu, des outils et de la chasse. Le développement de la main et du cerveau est aussi associé au développement des outils. De nombreux animaux utilisent des outils: les singes utilisent des bâtons pour attraper des termites, les corneilles lâchent des noix sur la route pour les briser (ou attendre que des voitures les écrasent), les castors construisent des barrages, les araignées tissent des toiles, etc. Mais aucun animal ne rivalise avec l’humain en ce qui concerne la diversité des outils et de leurs applications.

Utilisation d’outil chez un singe capucin

Source : Wikipédia

L’usage et la fabrication des outils impliquent une évolution de la dextérité. Les humains les plus habiles ont un avantage évolutif. Ceci met également une pression sélective sur le cerveau; la commande de la main implique un cerveau performant. Il y a un renforcement mutuel entre fabrication d’outil, dextérité et développement du cerveau. Cet axe cerveau-main-outil est très sollicité dans les activités de chasse et dans la domestication du feu.

En ce qui concerne la chasse, tout le succès des êtres humains primitifs reposait sur les outils, les armes et les pièges. Dans une moindre mesure, la bipédie a pu la favoriser également, en permettant de voir plus loin, d’être plus endurant et surtout d’utiliser des armes de jet. Tout ceci permet une nourriture plus abondante: un ascendant évident pour la survie et la reproduction. Les os et les peaux issus de la chasse permettent également de fabriquer d’autres outils. La graisse issue des animaux chassés permet de démarrer et entretenir le feu.

Vue d’ensemble des liens entre les facteurs associés à l’émergence de l’intelligence et à l’accroissement du cerveau

La maîtrise du feu permet quant à elle la cuisson des aliments, qui les rend beaucoup plus digestes. La combinaison de la chasse et la cuisson permettent une nourriture abondante et facilement assimilable. Ce surcroit d’énergie fourni au cerveau la latitude pour se développer et se complexifier. Ce point est essentiel car le cerveau n’aurait jamais pu se complexifier si l’énergie nécessaire à ce développement n’avait pas été disponible.

Se nourrir d’une façon plus efficace permet également de libérer plus de temps pour d’autres activités que celle associée à la survie immédiate. Ce temps libéré permet de fabriquer et développer des outils afin d’améliorer encore la chasse, la maîtrise du feu, la cuisson; sans parler encore de la fabrication d’abris et de vêtements. Il y a donc eu des interactions multiples entre le développement de la bipédie, de la main, du cerveau, des outils, de la chasse et du feu; presque tous ces éléments se sont renforcés mutuellement.

Intelligence et apprentissage. L’intelligence chez l’humain a atteint des niveaux exceptionnels, mais qui sont à mettre en lien avec l’utilisation d’outils de plus en plus sophistiqués et, par extension, l’émergence d’une culture de plus en plus riche et complexe. Nous reviendrons plus tard sur les liens entre toutes ces notions (intelligence, outil, culture, etc.). Avant cela, commençons par quelques considérations générales sur l’intelligence dans le règne animal.

L’émergence de l’intelligence et des capacités d’apprentissage constitue une petite révolution dans la longue histoire évolutive des animaux: le moment où l’évolution a sélectionné non pas tel ou tel comportement adéquat, mais la capacité à modifier son comportement en fonction des situations, c’est-à-dire à apprendre quel comportement est le plus adéquat selon le contexte. À ce stade, l’évolution ne sélectionne donc plus les gènes responsables d’un comportement fixe qui s’incarne dans un instinct; elle sélectionne les gènes à l’origine d’une certaine flexibilité.

Les capacités d’apprentissage, même primitives, sont une prouesse qui repose sur l’intégration de différentes aptitudes cognitives déjà assez sophistiquées (perception et mémoire en particulier), qui ont évolué de leur côté dans un premier temps chez les reptiles, les oiseaux et surtout les mammifères. Une fois passé ce premier cap, l’évolution a pu ensuite favoriser les organismes capables d’apprentissage. La capacité à modifier son comportement face un environnement changeant constitue un avantage évolutif considérable.

L’être humain n’est de loin pas le seul animal intelligent, bien au contraire

Tous les animaux présentent au moins un minimum d’intelligence qui leur permet de trouver de la nourriture. Cette intelligence peut être très rudimentaire et consister en une seule stratégie associée à l’accès à un seul type de nourriture. Mais elle peut aussi être très sophistiquée, en particulier chez les animaux omnivores (ours, écureuils, corneilles, fourmis, etc.), qui se nourrissent de toutes sortes d’aliments, variables en fonction des saisons et à la distribution géographique potentiellement complexe.

De nombreux animaux possèdent également une intelligence technique, qui est généralement associé à l’usage des mains ou quelque chose d’équivalent (serres, bec, tentacules, trompe) qui leur permet d’agir sur l’environnement, avec ou sans outils. Les animaux qui vivent en groupe ont également une grande intelligence sociale. Dans de nombreux cas, l’intelligence va d’ailleurs de pair avec la sociabilité et la complexité des relations de groupes.  

Sociabilité. La sociabilité n’est évidemment pas le propre de l’être humain. Il existe un nombre considérable d’animaux qui vivent en groupe. Notre situation est toutefois un peu particulière car elle se situe à l’intersection de deux grandes catégories d’organisation sociales.

Individus sophistiqués qui vivent en petits groupes. Nous avons tout d’abord des points communs avec les animaux vivant en relativement petits groupes, de quelques dizaines d’individus. Il s’agit typiquement des mammifères sociaux (rats, loups, la plupart des grands singes, de nombreux mammifères marins) ainsi que certains oiseaux (perroquets, corvidés). Leur organisation se base généralement sur une organisation hiérarchique et des alliances complexes.

Dans ce cadre, l’intelligence des individus est favorisée par les interactions sociales répétées entre les membres d’un groupe. Pour survivre dans ce genre de contexte, il faut tout d’abord éviter les fourberies et les agressions. Ensuite, il est souvent utile de coopérer, mais en se souvenant de quels individus jouent le jeu et quels individus cherchent à profiter des autres. Tout ceci appelle des stratégies sophistiquées, qui font appel à de nombreuses aptitudes cognitives (perception, mémoire, anticipation, etc.). 

Toilettage social chez des singes

Source: reed.edu

Individus simples qui vivent en grands groupes. Nous avons par ailleurs des points communs avec les animaux dits ultra sociaux (ou eusociaux), c’est-à-dire ceux qui vivent en très grands groupes, de plusieurs milliers d’individus. Les représentants de cette catégorie sont essentiellement des insectes (termites, fournis, abeilles). Leur organisation implique notamment une forte cohésion et une importante division et spécialisation des rôles.

Dans ces sociétés animales, l’intelligence ne se situe pas au niveau de l’individu, mais au niveau de la colonie, qui peut être vue comme un super-organisme. Cette intelligence de la colonie, parfois spectaculaire, est un processus qui émerge des interactions entre un très grand nombre d’individus très simples. C’est ce qu’on appelle l’intelligence en essaim ou l’intelligence collective, qui est aussi parfois à l’œuvre chez l’humain.

La sociabilité de l’humain emprunte à différents types d’organisation sociale

En définitive, l’organisation sociale humaine est assez unique dans le règne animal. Tout ceci implique de nombreuses questions sur lesquelles nous reviendrons plus tard (compétition et agression; coopération et altruisme; organisation en groupes de différentes tailles). Pour l’instant, n’allons pas trop vite en besogne et n’oublions pas que l’ultra socialité de l’être humain n’est apparu que très tardivement. Les humains primitifs, pendant de longues périodes, vivaient simplement en assez petit groupes, comme l’essentiel des autres grands singes. 

Arts, rituels, langage, culture. Parmi les caractéristiques que l’on liste volontiers comme « unique à l’être humain » l’art, les rituels, le langage et la culture figurent en bonne place. Difficile d’oser s’attaquer ces sujets, tant ils  semblent constituer des accomplissements suprêmes, impossibles à expliquer à partir de processus évolutifs classiques. Difficile aussi de décider par quoi commencer, tant il est probable que tous ces développements aient eu lieu simultanément, en se renforçant mutuellement.

Dans un premier temps, soulignons que plusieurs animaux présentent une version primitive de ces aptitudes « typiquement humaines ». Il s’agit le plus souvent des mammifères ou des oiseaux sociaux (éléphants, chimpanzés, dauphins, corneilles, perroquets). On retrouve par exemple chez plusieurs espèces des rituels ou proto-rituels, en particulier en lien avec des évènements marquants et hors de leur contrôle, tels que la mort d’un congénère.

Comportement similaire au deuil chez les éléphants

Source: dw.com

Il existe aussi toutes sortes de communications, parfois très sophistiquées, même si ces modes de communications n’ont pas la richesse et la flexibilité du langage humain. De même, on retrouve aussi le recours à l’utilisation d’outils, avec parfois aussi des comportements d’imitations qui peuvent donner lieu à une sorte de protoculture. Cependant, la transmission des techniques est rudimentaire et la culture animale est toujours modeste et fragile; les techniques sont facilement perdues et ne se développent que très peu.

Notons enfin que les processus de sélection sexuelle (évoqués dans l’article Les moteurs de l’évolution) peuvent donner lieu à certains développements dont la fonction est essentiellement ornementale, comme les plumes du paon ou les parades amoureuses des oiseaux de paradis. Ceci peut être rapproché d’un certain esthétisme, et il n’est d’ailleurs pas exclu que l’art soit apparu chez l’humain au moins en partie pour des raisons de parades amoureuses.

Les rituels, l’art et la culture existent à un niveau primitif dans le règne animal

Ainsi, on retrouve dans le règne animal des éléments qui ressemblent à de l’art, à des rituels, à du langage et à de la culture. Évidemment, ces éléments ont pris chez l’être humain des proportions et une importance sans commune mesure avec ce que l’on peut observer chez les autres animaux. Néanmoins, le germe de tous ces accomplissements existe chez d’autres espèces. En d’autres termes, ce n’est pas tant l’origine de nos caractéristiques uniques qui est difficile à expliquer, c’est plutôt leur développement fulgurant.

L’humain, unique par la vitesse de son évolution. L’outil le plus avancé utilisé par homo erectus était le biface, fait d’un seul morceau de pierre. Les premiers bifaces sont apparus il y a 1.4 millions d’années et sont restés presque inchangés pendant un million d’années. Autant dire qu’à cette époque-là, l’évolution n’était guère fulgurante. On peut soupçonner qu’à cette époque le langage n’était que balbutiant et la transmission culturelle encore assez limitée. Le développement du cerveau était pourtant déjà bien engagé, probablement en lien avec les facteurs évoqué ci-dessus (bipédie, main, outil, chasse, maîtrise progressive du feu).

Augmentation exponentielle de la taille du cerveau, des australopithèques à sapiens

La domestication du feu a été un processus très lent, commencé il y a environ 2 millions d’années et maîtrisé il y a environ 500 000 ans. La croissance la plus rapide du cerveau a eu lieu dans les 300 000 dernières années, culminant lors de l’apparition des humains modernes, il y a environ 100 000 ans. Tout cela dans le contexte de la dernière période glaciaire, qui a probablement imprimé de fortes pressions sélectives. La maîtrise du feu était donc déterminante, aussi bien pour se chauffer que pour se nourrir.

La réelle accélération des inventions techniques et de la diversité des outils datent d’il y a environ 50 000 ans. Les pratiques funéraires, les peintures dans les grottes, les instruments de musique, les ornements corporels et les premiers échanges commerciaux datent environ de cette époque. Il y a sans doute eu des effets démultiplicateurs entre plusieurs facteurs: vie en groupe de plus en plus complexe, développement du langage, sophistication des outils, raffinement de l’intelligence.

Émergence de la culture

L’environnement a probablement exercé une pression sélective importante sur le développement de l’intelligence et de la sociabilité. Les individus intelligents et capables de coopérer avaient un meilleur taux de survie et de reproduction. Le langage a joué un rôle essentiel dans la coordination et la coopération au sein du groupe, notamment à travers des rituels. Il a également permis l’amélioration de différents processus: instructions permettant la fabrication d’outils, organisation pour la chasse, développement d’une mémoire collective. Dans ce contexte, la culture a émergée comme combinaison de langage, d’outils et de techniques, d’arts et de rituels.

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