Quelques réflexions sur la grève féministe du 14 juin 2019

Résumé. Ce texte discute certaines revendications de la grève féministe du 14 juin. Il propose plusieurs arguments alternatifs et complémentaires sur les questions des stéréotypes, des salaires, du travail domestique et de l’éducation.

Introduction

Cette grève féministe ne me laisse pas indifférent ; elle m’importe, même. En tant que psychologue, tout d’abord, car ce mouvement touche à toutes sortes de questions de société et de problématiques humaines. Ensuite, en tant que père de deux petites filles, je suis également préoccupé par plusieurs choses dénoncées par cette grève. Pour autant, ce ne sont pas seulement des préoccupations pour mes filles et leur avenir qui m’ont amené à écrire ce texte, mais également un questionnement plus général, qui ne s’arrête pas au féminisme et qui englobe des interrogations liées à la famille et à nos modes vie actuels.

L’envie d’écrire ce texte m’a pris après avoir lu le Manifeste pour la grève féministe et des femmes* du 14 juin 2019.  Dans l’ensemble, je soutiens ce mouvement et j’adhère sans réserve à nombre de ses revendications (en particulier celles sur la liberté de choix en matière de sexualité et d’identité de genre, le refus de la violence sexiste, homophobe et transphobe et le refus des représentations stéréotypées de la femme). Toutefois, beaucoup d’autres thématiques abordées dans ce manifeste ne sont pas strictement des causes féministes, mais des questions de société bien plus générales.

Dans ce contexte, mon objectif ici est de proposer un éclairage différent et complémentaire sur certains points, pour élargir et compléter le débat, parfois même avec le fol espoir d’aller plus loin que ce qui est proposé à certains endroits dans le Manifeste. Je commence par une réaction générale à l’impressionnante diversité de thématiques regroupées dans ce Manifeste, puis je reviens plus en détail sur certains points (questions liées aux inégalités salariales et aux discriminations dans le monde du travail, aux rentes et assurances sociales, à la valorisation du travail domestique, ainsi qu’à école et l’éducation en général).

Un florilège de thématiques

Avant d’égrener une longue liste de causes et de revendications, ce manifeste commence par deux pages assez générales dans lesquelles une chose saute aux yeux : cette grève féministe rassemble tout un ensemble de causes et de problèmes qui, à y regarder de près, sont bien différents les uns des autres. Si certains de ces aspects présentent des connexions évidentes avec le féminisme, d’autres semblent n’avoir pratiquement aucun rapport avec le sujet – à moins de définir le féminisme d’une façon tellement élastique et large que l’on pourrait y rattacher à peu près n’importe quoi.

Voici donc un résumé des différentes thématiques que j’ai pu identifier dans ce manifeste :

  1. La question des stéréotypes de genre
  2. La question de certains privilèges liés au genre
  3. La question des abus sexuels et des violences faites aux femmes
  4. La cause des minorités LGBTIQ+ et les questions d’identité sexuelle
  5. La question des minorités ethniques et de l’immigration
  6. Les questions de lutte des classes, de privilèges des riches
  7. La question du capitalisme et du néolibéralisme
  8. La question de l’école et de l’éducation des enfants
  9. La question des assurances sociales et des retraites

L’intersectionnalité : un argument discutable

Très souvent, plusieurs de ces causes sont combinées (surtout les six premières de la liste, de différentes façons dans différents arguments), donnant tour à tour l’impression d’être traitées comme un seul bloc ou d’être complètement confondues. Ce mélange est présenté comme nécessaire, sous prétexte que différents types d’oppression peuvent se combiner et se démultiplier. Par exemple, il serait plus difficile d’être femme issue de l’immigration et une femme homosexuelle, et plus encore si l’on vient d’un milieu pauvre, si l’on est handicapée, etc. – ce qu’on appelle parfois l’intersectionnalité (https://bit.ly/2wQBI2u).

On peut certainement comprendre, jusqu’à un certain point, un tel parti pris. Mais cet effet multiplicatif des discriminations est-il vraiment si fort et si universellement en défaveur des femmes ? La condition d’une femme migrante homosexuelle et pauvre est-elle vraiment nettement pire que celle d’un homme migrant homosexuel et pauvre ? Au bout d’un moment, à force d’accumulation de difficultés, il semble que la variable « homme/femme » pèse peu dans l’équation complète ; c’est simplement un facteur parmi d’autres et non quelque chose qui démultiplie systématiquement la souffrance dans d’énormes proportions.

Peut-être existe-t-il même des contre-exemples. Je serais par exemple tenté de penser qu’être un homme homosexuel est plus difficile que d’être une femme homosexuelle. Les hommes en général me semblent bien moins tolérants à l’égard de l’homosexualité masculine que les femmes ne le sont à l’égard de l’homosexualité féminine. Il n’y a guère de doute que « pédé » est une insulte de cour d’école bien plus fréquente et dévastatrice chez les garçons que « gouine » ne l’est chez les filles. On dit par ailleurs fréquemment de quelque chose que c’est « un truc de pédé » alors que je n’ai jamais entendu parler d’un « truc de gouine ».

En définitive, le fait de ramener au féminisme les causes de toutes les autres minorités, et tout mélanger sous prétexte de l’intersectionnalité, est fort discutable.

Un programme de gauche

Et le manifeste va même plus loin, puisqu’il intègre également des causes encore plus générales. Il est étonnant (et logiquement douteux) que la cause féministe puisse s’étendre jusqu’à englober les questions de minorités ethniques, celles liées au capitalisme et au néolibéralisme, celles liées à l’école et à l’éducation et encore celles liées aux assurances sociales et aux retraites. Il y est même fait mention d’équilibre écologique et de souveraineté alimentaire.

« Il faut pouvoir expérimenter au quotidien de nouvelles modalités de relations sociales sans violence, où l’autogestion et le partage remplacent les pratiques autoritaires et standardisées de la société patriarcale et capitaliste. Nous voulons une société où le travail productif serve les intérêts communs des êtres humains et non le profit capitaliste, où l’équité sociale, l’équilibre écologique et la souveraineté alimentaire soient des valeurs inaliénables. »

C’est à un tel point qu’on se demande pourquoi cette grève ne s’appelle pas « grève de l’égalité » ou « grève de la justice sociale ». Là, ce n’est plus du féminisme, c’est juste un programme de gauche ou, plus simplement et plus généralement encore, un programme pour un monde meilleur. J’imagine que bien des hommes peuvent être sensibilisés à plusieurs de ces causes. Or la grève féministe ne concerne apparemment que les femmes et « toute personne qui n’est pas un homme cisgenre » (où cisgenre est défini comme « un homme qui se reconnaît dans le genre qui lui a été assigné à la naissance »).

Pourquoi ? Pourquoi des causes si générales sont-elles associées à la lutte féministe ? Pourquoi les hommes ne sont-ils pas partie prenante de telles luttes sociales ?

Ce manifeste fustige le capitalisme et le néolibéralisme. D’accord, mais quel rapport avec le féminisme ? On trouve dans le manifeste l’explication suivante : « les femmes sont les premières à en souffrir en tant que travailleuses précaires, migrantes ou encore mères ». Il apparaît donc encore une fois que le simple fait d’être une femme aggrave et précipite toutes les injustices, alors que le simple fait d’être un homme serait un absolu facteur de protection. L’homme ne semble souffrir d’aucune difficulté. Être un migrant ? Facile. Être un travailleur précaire ? Facile. Être un père ? Facile. Être un père migrant travailleur précaire ? Facile.

Peu à peu, il se dégage l’impression que la cause de toutes les minorités (finalement, à peu près n’importe qui d’autre qui n’est pas un riche homme blanc hétérosexuel) est opposé à un mal unique (ou deux, tout au plus) : le patriarcat et le capitalisme, représenté par l’homme, qui semble jouir sans vergogne de tous les privilèges. C’est peut-être cette idée (fort discutable, cela va sans dire) qui justifie que le féminisme puisse être rapproché, dans ce manifeste, d’à peu près n’importe quelle thématique sociale. Ce féminisme étendu semble combattre un « hétéro cis patriarcat capitaliste », source de toutes les inégalités, de toutes les discriminations, de toutes les violences.

Est-ce que l’homme incarne et représente tout cela ? Est-ce pour cette raison que l’homme peine à être intégré dans ce mouvement ?

Question des inégalités salariales, des discriminations dans le monde du travail

J’en viens maintenant aux commentaires sur certains points spécifiques du manifeste. Commençons par la question des différences de salaire, qui est plus complexe qu’il n’y paraît. On parle souvent d’un écart de 15%, voire parfois plus de 20% entre hommes et femmes. Or un tel écart n’est pas un écart de salaire toutes choses égales par ailleurs.

Une comparaison rigoureuse requiert que l’on prenne en compte des variables telles que le type de poste occupé, le taux d’embauche ou encore l’ancienneté. Et il s’avère que les femmes ont plus souvent des emplois à temps partiel ; elles connaissent également plus d’interruptions de carrière liées à la maternité. Au final, elles ont donc un nombre d’années d’expérience moindre et une ancienneté plus faible. Lorsqu’on prend en compte ces variables, l’écart de salaire qui demeure est de l’ordre de 2% ou 3%, tout au plus 5% (voir notamment https://bit.ly/2K10WUp; https://bit.ly/2T3l3p6; https://bit.ly/31ceK3v; https://bit.ly/2MEnrRe).

Sans entrer dans de pénibles détails techniques, mais néanmoins sur la base des faits évoqués ci-dessus, mon opinion est la suivante : comme il y a manifestement des causes bien claires et bien identifiées à la plupart des inégalités salariales constatées en surface, c’est avant tout ces causes qu’il faut combattre.

Cela veut dire que, en principe, il faudrait donner aux femmes la possibilité de travailler à 100% et de minimiser les interruptions de carrière pour la grossesse. Toutefois, il faut souligner qu’un tel cas de figure représente une contrainte majeure pour la gestion des enfants lors de leurs premières années, en particulier lors des premiers mois. En effet, l’actuel congé maternité de quatre mois, étant donné les besoins d’un nourrisson, reste somme toute assez court. Renvoyer la mère au travail à 100% et mettre l’enfant en crèche à plein temps dès son cinquième mois représente pour toute la famille un stress très important ou en tout cas une difficulté considérable, a fortiori s’il y a d’autres enfants et si le père travaille lui aussi à 100%.

Je rejoins donc ici en partie la revendication du manifeste qui propose une diminution du temps de travail légal – bien qu’il soit difficile de savoir exactement ce que recouvre cette proposition. Sans doute, les solutions doivent être cherchées dans cette direction, mais avec une plus nette égalité homme-femme (il n’est pas clair, dans le manifeste, si la réduction suggérée du temps de travail légal concerne uniquement les femmes ou inclut également les hommes). Je reviendrai plus loin sur certaines ramifications de ce problème. Pour l’instant, je souligne simplement qu’au niveau de la famille, lorsque les enfants sont très jeunes, c’est potentiellement un problème si le père et la mère travaillent à 100%, surtout dans des emplois exigeants et stressants. La solution la plus réaliste semble donc être un long congé parental, avec idéalement la possibilité d’un partage flexible entre le père et la mère.

Enfin, au-delà des questions de temps plein ou partiel, du temps de travail légal et du congé parental, il reste, il est vrai, d’autres problèmes en termes d’égalité homme-femme au travail. Je pense en particulier à l’accès aux postes à responsabilité et aux quelques pourcents d’inégalité de salaire qui restent après que l’on ait pris en compte l’obstacle fondamental évoqué plus haut, à savoir l’expérience péjorée par le temps partiel et les interruptions de carrière.

Les causes de ces derniers problèmes sont peut-être à chercher du côté de l’éducation des petites filles, à qui l’on apprend avant tout à être aimables, attentionnées, modestes, discrètes, etc., parfois au détriment de l’affirmation de soi, alors qu’on encourage beaucoup cette même affirmation de soi chez les garçons, au point où l’on tolère même chez ces derniers la brusquerie et la violence (« les garçons sont comme ça »). Ici aussi, les ramifications sont nombreuses (et les petits garçons sont loin d’être 100% gagnants) et j’y reviendrai également plus loin. Mais en tous cas, en termes de carrière, il ne faut pas s’étonner que ceux qui ont une forte confiance en eux (qu’il n’est pas rare de voir confiner à l’arrogance) convoitent et obtiennent des postes à responsabilité, en négociant sans vergogne des salaires outranciers, là où d’autres (les femmes) sont peut-être moins excessives et, dans certains cas, trop effacées.

En définitive, beaucoup des problèmes qui se manifestent sur le marché de l’emploi ont probablement des racines profondes, dans une éducation fondamentalement inégalitaire. Hélas, ce problème n’est guère abordé dans le manifeste (ce qui s’en rapproche le plus est un procès à charge de l’école – j’y reviendrai aussi).

Question des rentes et des assurances sociales

Ce manifeste propose par ailleurs que l’âge de la retraite ne soit pas augmenté pour les femmes, pour compenser les dangers et la pénibilité spécifiques des métiers féminins.

Une telle suggestion est très étonnante pour au moins deux raisons. La première, est que l’espérance de vie des femmes est plus longue que celle des hommes ; on se retrouverait alors dans une situation où ceux qui vivent le moins longtemps devraient arrêter de travailler plus tard que ceux (enfin, celles, en l’occurrence) qui vivent plus longtemps.

Deuxièmement, il ne me semble pas du tout évident – mais je ne demande qu’à être convaincu par une étude sérieuse sur la question – que le travail des femmes est en moyenne plus pénible que celui les hommes. Il apparaît en effet que les métiers typiquement féminins sont plutôt dans le social, le médical, la petite enfance et les services (employées de bureau notamment) alors que les métiers typiquement masculins sont plutôt dans le bâtiment, l’industrie, la sécurité et le secteur primaire (agriculture notamment).

Sans une analyse plus approfondie qui n’est pratiquement jamais fournie, il me semble difficile d’affirmer qu’il y a une différence de pénibilité manifeste. Je ne pense pas que le stress des secrétaires ou des vendeuses soit considérablement supérieur à celui des agents de police, ni que la pénibilité physique du travail d’aide-soignante ou d’éducatrice soit incomparablement plus terrible que celle des ouvriers du bâtiment ou des agriculteurs.

Évidemment, là aussi il y a d’autres problèmes – notamment la répartition inégale des postes à pouvoir (évoquée plus haut) et le manque de reconnaissance du travail domestique (j’y reviens ci-dessous). Mais en attendant, l’argument de la pénibilité, si l’on s’en tient strictement à cela, ne me semble vraiment pas tenir.

Ici, comme à de nombreux autres endroits de ce manifeste, je regrette que l’on cherche à mettre en place des solutions spéciales pour les femmes, plutôt que d’avoir une réflexion d’ensemble sur le partage de diverses tâches, contraintes et responsabilités entre hommes et femmes.

Valorisation du travail domestique

Un autre point concerne le manque de valorisation du travail domestique. Ce problème me semble très étroitement lié à la question du temps de travail et de la famille. Je pars ici du principe que par « travail domestique », on entend des situations avec enfants. Sans enfant, j’ai peine à croire que la charge mentale soit si considérable ou si difficile à partager. Soyons pragmatiques et commençons par distinguer deux types de tâches. Le premier regroupe les tâches ménagères au sens large, le travail d’intendance, s’il l’on veut. Le second ensemble regroupe toutes les tâches liées aux enfants.

Dans le premier cas (ménage/intendance), les choses devraient être simples : on s’assoit une heure à une table, on compte ce qu’il y à faire et on partage, voire on délègue à quelqu’un d’extérieur que l’on paie. (Certes, il s’agira vraisemblablement d’une femme de ménage, peut-être immigrée, dont la condition sociale n’est pas nécessairement idéale. Mais enfin, la condition d’une telle femme sera rarement pire que, par exemple, celle d’un ouvrier non-qualifié, lui aussi potentiellement immigré, non-déclaré et sous-payé. Alors ne crions pas trop vite à l’injustice ici et surtout ne nous arrêtons pas à ce détail.)

Le partage des tâches domestique est en fait un problème simple qui n’implique que deux adultes responsables. Et si l’un tire la couverture à soi en ne voulant rien faire, l’autre devrait s’affirmer et manifester son désaccord. Or, si ce n’est pas le cas, c’est probablement à cause de problèmes d’éducation que j’ai déjà évoqués plus haut : l’homme « s’affirme » dans des proportions ridicules et la femme est « conciliante » dans des proportions tout aussi ridicules. Le partage du travail domestique – qu’il soit valorisé ou non – devrait être simple. S’il ne l’est pas, c’est qu’il y a d’autres raisons, plus profondes.

En ce qui concerne les tâches directement liées aux enfants (les chercher à la crèche, les baigner, leur lire des histoires le soir, les amener au parc ; en gros, passer du temps avec eux et œuvrer pour eux, pour leur éducation, pour leur avenir, pour leur bonheur), je trouve qu’il est indécent d’assimiler cela à du travail, dans le sens d’une activité tellement pénible et ingrate qu’il faut absolument qu’elle soit compensée financièrement. Je ne suis pas en train de soutenir que c’est toujours une partie de plaisir – évidemment que non. Mais enfin, si l’on fait des enfants, a priori, c’est que l’on est prêt à s’en occuper, et, la plupart du temps, avec plaisir.

Mais il s’avère qu’il est souvent extrêmement difficile de s’occuper des enfants, probablement parce que les deux parents travaillent à un taux d’activité trop élevé. Tout cela fait simplement trop – trop de tâches, trop de déplacements, trop de stress. Pour sortir de cette ornière, une seule solution : travailler moins. Or, avec d’un côté l’homme, qui est en quelque sorte structurellement lié à un taux de 100% (très peu d’entreprises veulent d’un homme à un taux de 50% ; les hommes eux-mêmes parfois n’en veulent pas) et, de l’autre côté, la femme qui aspire à la même chose que l’homme (une carrière, qui passe presque toujours par un taux d’embauche à 100%), nous sommes dans une impasse.

Encore une fois, la solution à ce problème doit passer par une réflexion profonde sur le rôle de l’homme et de la femme dans la société et la famille. L’homme et la femme doivent réfléchir et évoluer ensemble autour de ces questions. Pourtant, on dirait que le statut de l’homme et de ses privilèges, supposés univoques et sans inconvénients, reste présenté comme un statut idéal que la femme doit essayer d’atteindre. Or, ce n’est pas en donnant aux femmes les prétendus « privilèges » des hommes, sans rien changer d’autre, que nous allons réussir à sortir de cette impasse liée au temps de travail. Ne peut-on pas se réaliser autrement qu’avec une carrière, et une carrière doit-elle nécessairement être bâtie sur un plein-temps à vie ?  Les changements auxquels il faut réfléchir pour gérer le manque de temps dont on dispose pour le travail domestique concernent la société dans son ensemble.

Le travail éducatif et de soins

Dans la revendication intitulée « Parce que le travail éducatif et de soins doit être une préoccupation collective », deux problèmes bien distincts sont rassemblés : « il est indispensable de développer l’accueil des enfants » et « il faut aussi davantage de structures pour les personnes âgées et malades ».

Sur la question des structures d’accueil des enfants (essentiellement les crèches, je présume), je suis moi aussi favorable à ce qu’il y en ait plus. Ce qui me dérange, c’est que dans cette logique « papa travaille déjà beaucoup et n’a pas l’intention d’arrêter ; et maman veut en faire tout autant » on s’engage sur une pente glissante qui consiste à mettre les enfants en crèche très tôt et pour des durées hebdomadaires très longues. Si le fait de mettre les enfants en crèche présente incontestablement des bénéfices pour l’enfant, les effets ne sont pas non plus complètement univoques (la recherche sur ce sujet est encore balbutiante), surtout si les crèches ne répondent pas à des standards de qualité très élevés (https://bit.ly/2wH6PgF; https://bit.ly/2wHRFaW).

Dans ces conditions, il est possible qu’en plus du stress que l’emploi génère chez les parents, on se mette dans une situation où il faudra gérer en plus le stress que ces longues journées de garde vont induire chez les enfants. L’enfant va donc être potentiellement plus difficile (même si, bien sûr, cet effet n’est pas toujours spectaculaire) et trouvera face à lui un parent déjà fort affaibli par une éprouvante journée de travail, parent qui sera plus susceptible de « craquer » et d’avoir des comportements qui vont peu à peu augmenter les difficultés qu’il va rencontrer avec son enfant. À long terme, ce n’est pas nécessairement la recette du bonheur, ni pour les uns, ni pour les autres.

Je ne veux certainement pas dire par là qu’il ne faut pas du tout mettre les enfants à la crèche, bien au contraire, car être tout le temps avec eux est aussi extrêmement éprouvant et peut mener à d’autres problèmes. Ce que je redoute, c’est ce que j’ai déjà évoqué plus haut, à savoir des parents lessivés par leurs journées de travail, de longs trajets et autres problèmes logistiques (quand faire les courses, les repas et les lessives ?), des parents qui sont à terme trop épuisés pour s’occuper avec plaisir de leurs enfants. Or, il est probablement difficile – et c’est un euphémisme ! – d’éduquer convenablement un enfant sans plaisir, parce qu’on est purement et simplement submergé. Plus encore, cette hyperactivité crée du stress, de l’insatisfaction, de l’anxiété et toutes sortes de difficultés. J’aimerais donc simplement souligner ici le fait que « les solutions de garde » à plein temps pour les enfants ne sont pas forcément une panacée.

En ce qui concerne les structures d’accueil pour les personnes âgés et malades, il est bien évident que je suis aussi favorable à leur augmentation. Mais là encore, il s’agit d’une vaste question sociale sans lien manifeste avec la question de la place des femmes dans la société. Le fait que « les politiques actuelles d’assèchement des recettes fiscales, de privatisation et de coupes budgétaires remettent en cause ces services au lieu de les renforcer » me semble être une question qui nous concerne tous. Je ne peux m’empêcher de penser que cette revendication en masque d’autres – que les femmes sont surreprésentées dans les emplois de ce type, que les salaires sont trop faibles, que ce travail n’est pas assez valorisé socialement. Le vrai problème concerne sans doute les deux derniers points (salaires et reconnaissance trop faibles), une cause à laquelle j’adhère volontiers, mais que je trouve emballée ici d’une drôle de façon.

À propos de l’école et de l’éducation

À propos de l’école, le manifeste affirme « Parce que l’école est le reflet de la société patriarcale, elle renforce les divisions et les hiérarchies fondées sur le sexe. » On retrouve encore ici le terme de « patriarcal », qui suggère que l’homme, la figure masculine, est à l’origine de l’essentiel des maux, celui qui « renforce les divisions et les hiérarchies ». Certes, c’eût été une platitude absolue que d’écrire « l’école est le reflet de la société ». Donc on ajoute « patriarcale », et l’on a ainsi un ennemi à combattre.

On évoque « l’égalité », « un esprit coopératif et solidaire » ; on demande « des modèles féminins et familiaux variés ». Mais on ne parle jamais d’éventuels modèles masculins variés, et on omet par ailleurs complètement le fait que les filles réussissent mieux à l’école que les garçons (https://bit.ly/2MBDBL0). Si l’école est injuste, si l’école est difficile, c’est en fait plutôt en défaveur des garçons. Peut-être que les petits mâles, futurs patriarches, ne méritent pas ces égards – ils ont et auront déjà bien assez de privilèges comme ça.

On dénonce « les valeurs, les normes, les règles, les modèles proposés par les établissements d’éducation » comme si l’école était la source de tous les maux, de toutes les inégalités, de toutes les divisions. On semble oublier que l’école, en effet, n’est que le reflet de la société. Non, ce n’est pas l’école qui façonne les enfants en premier lieu ; ce sont les parents. Le rôle de l’école est évidemment important, mais il est injuste et insuffisant d’attaquer l’école comme si elle était la racine du mal, comme si l’éducation des enfants (au sens large et pas seulement au sens d’instruction) était essentiellement du ressort de l’école. En termes d’éducation, au sens de transmission de valeurs, l’école pèse sans doute bien peu par rapport aux parents. L’école ne peut certainement pas inculquer des valeurs qui ne sont pas promues à la maison (et encore moins des valeurs qui sont méprisées à la maison) ; à l’inverse, l’école ne peut probablement pas démolir l’essentiel du travail éducatif qui est effectué par les parents.

Et ce n’est probablement pas avec des solutions de surface comme l’écriture inclusive que l’on va réussir à combattre des inégalités et les stéréotypes. C’est comme essayer de repeindre un mur pour en masquer les brèches. Avant toute chose – avant la crèche, avant l’école, avant les législations et les régulations – c’est aux parents d’inculquer aux enfants les valeurs qu’ils jugent importantes. Or de cela, il n’est fait mention nulle part, alors que c’est sans doute l’axe de travail, le vecteur de changement le plus fondamental. On tire à boulets rouges sur le capitalisme, le patriarcat et, par extension, sur l’État lui-même ; mais paradoxalement, c’est à ce même État qu’on demande, en premier lieu, davantage d’interventions et de régulation pour résoudre les problèmes.

Au risque de me répéter, tout cela doit se faire en incluant les hommes (en l’occurrence les pères) dans la recherche de solutions, et pas en accusant le patriarcat de tous les maux. Et encore moins en ignorant la souffrance des petits garçons, comme s’ils étaient déjà de vilains petits patriarches en puissance, comme s’ils ne méritaient aucun égard particulier. Ignorer les problèmes des petits garçons, en particulier leur difficultés émotionnelles (je parle ici de difficultés émotionnelles que rencontre tout enfant lors de son développement, mais qui sont généralement accueillies avec moins de dureté chez les filles), c’est certainement le meilleur moyen pour obtenir des hordes de petits frustrés incompris, qui seront encore plus insupportables, dissipés et arrogants. Des garçons qui, conformément au stéréotype, seront essentiellement dans l’action et l’impulsion (voire carrément l’agression) plutôt que dans la parole et la réflexion.

Conclusion

Dans le sillage de l’argumentation ci-dessus, j’aimerais maintenant prendre un instant pour défendre un peu la cause des hommes, en commençant par rappeler que le sexisme et les stéréotypes de genre valent pour les deux genres ! Et les hommes ne sont pas moins exposés aux préjugés sexistes et aux injonctions paradoxales. Les hommes doivent être forts, ils doivent être sûrs d’eux, indépendants, avoir de l’ambition ; tout cela mais pas trop, sinon ce sont de gros machos épais et stupides. Dès le plus jeune âge, on leur apprend à être durs et courageux, au détriment de la sensibilité et de l’empathie.

La situation des hommes n’est pas donc si rose, si je puis dire. La plupart des hommes sont incapables de pleurer ou, plus simplement, d’exprimer leurs émotions. Bon nombre d’entre eux ne se sentent exister que s’ils dans l’action, le travail, la démonstration de force, la frime. Les hommes souffrent aussi de préjudices bien concrets :

  • « Les hommes sont plus exposés aux conditions de travail pénibles que les femmes ;
  • les hommes sont plus touchés par les accidents du travail ;
  • pour un même fait, les hommes sont plus souvent présumés coupables là où les femmes bénéficient plus souvent de relaxe ;
  • pour un même fait, les hommes condamnés le sont plus souvent à de la prison ferme là où les femmes obtiennent plus souvent de la prison avec sursis ;
  • les femmes bénéficieraient d’une image de victime, mais pas les hommes ;
  • les hommes subissent plus de pressions sur le lieu de travail, où l’on considère qu’il est normal qu’ils finissent tard ou qu’ils travaillent à temps plein ;
  • Les femmes sans-domicile bénéficient de conditions d’hébergement plus stables que les hommes. Ces derniers constituent la quasi-totalité de la population des sans-abri. » (https://bit.ly/2KhtUzo)

En résumé, l’homme souffre également dans des proportions considérables. L’homme est victime de la guerre et du capitalisme. L’homme est déconnecté de ses émotions et de ses sentiments ; il est souvent incapable de les exprimer et parfois même de les ressentir. L’homme fume, boit et prend des risques pour se faire remarquer, pour s’intégrer, pour combler ce qu’il ne ressent pas. L’homme a une espérance de vie plus courte ; les victimes d’accidents de travail et d’accidents de la route sont majoritairement des hommes ; les victimes de suicide sont majoritairement des hommes. L’homme doit lutter contre des stéréotypes aliénants de virilité et de performance. L’homme est sommé de réussir professionnellement ; il lui est presque impossible de travailler moins pour s’occuper de ses enfants.

L’homme, tout autant que la femme, souffre des travers de nos sociétés actuelles. (On peut le supposer en tout cas, tant il est difficile de quantifier et de comparer différents types et différentes intensités de souffrance humaine.)

Au final, je ne pense pas que l’homme soit globalement si privilégié qu’on le laisse entendre parfois. Par extension, je ne pense pas non plus que les carrières, le pouvoir, le prestige et l’argent soient nécessairement des choses désirables en soi, et certainement pas des choses qui mènent à plus de bonheur, d’apaisement ou de satisfaction dans l’existence. Ce n’est pas le pouvoir et le prestige (ni même l’argent, au-delà d’un certain seuil) qui sont des facteurs déterminants du bien-être ; l’être humain s’épanouit avant tout dans la relation et la connexion avec ses semblables. Et sur ce point, j’ai du mal à croire que l’homme soit mieux loti que la femme.

En conclusion, je suis d’accord avec beaucoup de choses dénoncées dans le Manifeste pour la grève féministe. Mais, ne nous y trompons pas : bon nombre de ces problèmes n’ont pas de sexe ni de genre. À la fin du manifeste, on trouve cette phrase : « Ne changeons pas les femmes, changeons la société ! » Je ne peux qu’être d’accord. Mais faisons-le ensemble ! Dans la conquête du bonheur comme dans la lutte contre les stéréotypes et les inégalités, les hommes et femmes sont dans la même galère, si l’on peut dire, quoiqu’avec des forces et des difficultés différentes. En tous les cas, il est certain que la résolution des grandes problématiques sociales doit impliquer autant les hommes que les femmes.

Et en cherchant des solutions à tous ces problèmes, veillons à ne pas nous orienter vers des réponses qui portent préjudice aux enfants et à la vie de famille en général, des solutions qui augmentent le stress, qui poussent à l’hyperactivité, qui précipitent l’impression d’être submergé. Enfin, n’oublions pas que changer la société passe aussi et surtout par l’éducation des enfants – éducation qui implique absolument une grande disponibilité affective de la part des parents. À long terme, toutes les exhortations et régulations seront vaines si nous ne parvenons pas à atteindre d’abord cet objectif crucial d’éducation et d’équilibre entre la vie de famille et la vie professionnelle. ■

(Sur l’éducation bienveillante et les enjeux émotionnels associés aux enfants, voir par exemple les ouvrages de Lawrence Cohen, Adele Faber et Elaine Mazlish, Jaoana Faber et Julie King, Isabelle Filliozat, Catherine Geguen, Thomas Gordon, Laura Markham, Alice Miller, Maria Montessori.)

Télécharger le texte complet en PDF

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :