Humain X.0: Un singe ultra-social

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(Temps de lecture: 10 minutes)

Cet article porte sur les évolutions significatives de l’espèce humaine de la fin de la préhistoire jusqu’à la révolution agricole. Deux idées fondamentales seront développées ici. La première est que le processus biologique de « sélection de groupe » a joué un rôle central dans l’évolution de l’espèce humaine, notamment dans l’émergence de l’agriculture. La seconde est que l’agriculture est très étroitement associée à une croissance fulgurante des populations humaine et à l’apparition des sociétés complexes.

Ce qui fait l’humain à la fin de la préhistoire. Dans les articles précédents, nous nous sommes attachés à clarifier de nombreux aspects de notre évolution. Nous avons notamment cherché à identifier les caractéristiques véritablement humaines et à comprendre comment elles avaient pu apparaître. Nous avons également approfondi la question de la compétition et la coopération chez différentes espèces. Avant de poursuivre, faisons brièvement le point sur les caractéristiques propres à notre espèce.

  • Une grande intelligence (capacité de perception, de mémoire, de déduction, de représentation, d’anticipation, d’imagination).
  • Une grande aptitude à construire et utiliser des outils, ainsi qu’à modifier l’environnement à notre avantage.
  • La capacité à nous mettre à la place de nos congénères, de ressentir ce qu’ils ressentent, de les comprendre, d’anticiper leurs comportements.
  • Une très grande capacité d’imitation, qui nous permet d’effectuer des apprentissages considérables.
  • Un langage d’une richesse unique, qui offre d’infinies possibilités d’expression, d’imagination et de communication.
  • Une organisation sociale particulière, basée sur différentes stratégies évolutives (sélection de parentèle et altruisme réciproque, notamment). 

Nous avons déjà discuté l’interdépendance très importante entre ces différentes aptitudes. En un mot: il y a eu une coévolution massive entre tous les facteurs évoqués ci-dessus, qui se sont renforcés mutuellement. C’est essentiellement cette coévolution qui permet d’expliquer l’émergence de la plupart des caractéristiques fondamentales d’homo sapiens.

L’être humain présente une combinaison unique de facultés très développées

Arrivé à ce stade de notre réflexion, il reste un point à clarifier: comment l’être humain, initialement « programmé » uniquement pour fonctionner en petits groupes est finalement devenu l’espèce ultra-sociale qu’on connait aujourd’hui?

Dans l’article compétition et coopération, nous avons évoqué l’ultra-socialité chez les insectes, qui se base souvent sur une proximité génétique extrême entre les individus d’une colonie. Bien que la sélection de parentèle existe également chez l’humain, elle explique seulement pourquoi des individus d’une même famille peuvent être amenés à coopérer d’une façon très intensive. L’altruisme réciproque, quant à lui, explique seulement comment un petit nombre d’individus qui se connaissent peuvent se rendre des services mutuels.

Aucun de ces processus n’explique la coopération nécessaire au fonctionnement de cités de plusieurs dizaines de milliers d’individus. La question-clé est donc la suivante: Comment est-on passé des hordes de chasseurs-cueilleurs aux cités des empires sumériens ou égyptiens?

Comment expliquer la coopération exceptionnelle nécessaire à l’édification d’architecture monumentale telle que les grandes pyramides?

Source: Wikipédia

Sélection de groupe: un mécanisme controversé. La réponse à cette question se trouve probablement dans ce qu’on appelle en biologie la « sélection de groupe ». Depuis des décennies, la sélection de groupe est un processus controversé en biologie. Le paradigme dominant, depuis la seconde moitié du XXe siècle et jusqu’à récemment, était que la sélection naturelle opère quasi-exclusivement sur les gènes. L’organisme n’est qu’un « véhicule » qui, en fin de course, ne sert qu’à la réplication de certains gènes dont l’expression est associée au succès reproducteur et à la survie.

Dans l’article Émergence de la complexité, nous avons déjà évoqué certains processus de coopération entre certaines « briques élémentaires » du vivant. Par exemple, la coopération entre gènes qui s’associent en chromosomes, la coopération entre organelles qui s’organisent en cellules ou la coopération entre cellules qui s’assemblent en organismes pluricellulaires. La théorie dite de la « sélection multi-niveau » intègre tous ces éléments et pousse la logique un cran plus loin, en considérant que certaines pressions évolutives peuvent se situer au niveau du groupe.

Certains défenseurs de la théorie stricte du « gène égoïste » refusent encore de concéder que l’évolution peut aussi parfois agir au niveau des groupes. La théorie multi-niveaux tend néanmoins à s’imposer peu à peu, car elle permet de rendre compte de nombreux processus de coopération. Cette théorie n’implique bien sûr aucun choix conscient de la part des groupes en question, qui peuvent certes être constitués d’organismes sophistiqués, mais aussi d’entités beaucoup plus petites et extrêmement simples, jusqu’aux gènes eux-mêmes. Il s’agit donc d’une loi naturelle, une facette de l’évolution.  

Illustration de la sélection multi-niveau

Source: Wikipédia

Le mécanisme sous-jacent à la sélection de groupe est simple: les groupes d’entités qui coopèrent ont un ascendant évolutif sur les ceux qui ne coopèrent pas. Toutefois, il existe souvent au sein des groupes une tension entre les stratégies individuelles (égoïstes) et les stratégies collectives (coopératives). Il est donc indispensable que des pressions environnementales très fortes favorisent la sélection au niveau des groupes. Sinon, les stratégies individuelles dominent. Par conséquent, les transitions majeures en biologie qui ont mené à des coopérations stables sur le long terme sont assez rares et se limitent essentiellement aux exemples évoqués ci-dessus (chromosomes, cellules, organismes multicellulaires et, de façon plus controversée, ultra-socialité chez certaines espèces, dont l’humain). 

« L’égoïsme bat l’altruisme à l’intérieur d’un groupe unique. Mais les groupes altruistes battent les groupes égoïstes. »

D. S. Wilson & E. O. Wilson (2007)

Sélection de groupe chez l’humain. Assez tôt dans l’histoire d’Homo sapiens (peut-être même chez Ergaster et Neandertal), vivre seul n’était pas vraiment une option. Il était indispensable d’être intégré dans un groupe. Par la force des choses, les premières aptitudes à la coopération se sont développées très tôt chez Sapiens: les individus capables de coopérer survivaient tout simplement mieux que ceux qui en étaient moins capables, et les gènes favorisant la coopération furent ainsi sélectionnés. L’humain est ainsi devenu peu à peu coopératif par nature.

Toutes sortes de mécanismes et pressions environnementales ont favorisé le développement des aptitudes à la coopération. Tout d’abord, l’organisation en campements, la maîtrise progressive du feu et la chasse de gros gibier. Ces trois facteurs impliquent clairement la coopération; à cette époque, un individu isolé ne pouvait pas édifier un campement, entretenir le feu nuit et jour et partir seul chasser du gros gibier. Les individus qui coopéraient dans ces tâches avaient clairement un avantage sur ceux qui ne le faisaient pas.

Il est important de souligner ici que la coopération et l’altruisme peuvent s’imposer dans des groupes même si cette stratégie n’est pas initialement dominante. Paradoxalement, ce sont en effet les individus coopératifs qui tiennent le couteau par le manche. Dans les sociétés primitives, très égalitaires, les individus dissidents étaient sévèrement sanctionnés. Ceux qui ne jouaient pas le jeu de la coopération étaient pénalisés, rejetés, châtiés. Il est même possible que la capacité à lancer des projectiles ait permis d’écarter du groupe les individus agressif ou ne voulant pas coopérer. Dans un tel système, au pire les traîtres et profiteurs se tiennent tranquilles par peur de la sanction et au mieux, ils deviennent coopératifs.

Peu à peu, il y a alors renforcement des comportements pro-sociaux à travers le développement d’une exigence de plus en plus marquée pour la justice et l’équité, ainsi que des moyens de « surveillance » de plus en plus sophistiqués. Les pressions sélectives sur les capacités à anticiper, détecter et sanctionner les fourberies et trahisons se sont sans doute encore intensifiées à cette époque. Certaines émotions, comme la joie (et par extension le rire) ont acquis le statut de « liant social »; d’autre, comme la honte et la peur du rejet, se sont petit à petit substituées aux sanctions primitives.

Reconstitution d’une scène de chasse au mammouth. Au-delà des détails, une chose est sûre: ce genre de chasse requiert de la coopération

Ces mécanismes de « suppression de la compétition intra groupe » ne peuvent apparaître, d’un point de vue évolutif, que s’il y a un réel avantage à coopérer. Par exemple, des ressources dispersées et facilement accessibles ne favorisent pas la coopération; chacun peut aisément se nourrir seul ou en petits groupes familiaux. À l’inverse, des ressources concentrées et difficiles à obtenir favorisent la coopération. C’est le cas du gros gibier, abondant au Pléistocène. Le climat variable et les périodes de froid propres à cette époque ont sans doute aussi été déterminants. Ainsi, sans parler forcément de conflits entre groupes (ce qui est néanmoins probable), la sélection de groupe agit simplement si ceux qui coopèrent survivent mieux et se reproduisent plus.

Diverses pressions environnementales ont donc favorisé une capacité de coopération croissante, en particulier avec des congénères distants, sans lien de parenté, dans des groupes toujours plus grands et organisés. La sélection de groupe (suppression de la compétition intra groupe via l’exigence d’équité et la sanction des comportements égoïstes) est par conséquent un mécanisme qui permet d’expliquer la coopération à grand échelle, bien au-delà de la sélection de parentèle et de l’altruisme réciproque.

La sélection de groupe a joué un rôle déterminant dans notre évolution 

Ces processus se sont peu à peu développés jusqu’à atteindre une efficacité exceptionnelle. Au-delà des menaces de sanction évoquées jusqu’ici, l’identité de groupe et la fidélité des individus à celui-ci sont aussi largement induites et entretenue par les mythes et les rituels. Il existe chez l’humain un attachement émotionnel très fort à des groupes marqués symboliquement. C’est ainsi que l’humain, à force de sélection naturelle, a développé une tendance innée à s’attacher très facilement et intensément à un groupe.

Tout ceci rejoint un des résultats les plus robustes de la psychologie sociale contemporaine: le biais de favoritisme endo-groupe. Ce biais implique que l’on préfère toujours son propre groupe; on pense qu’il est mieux que les autres, on a tendance à partager inéquitablement en faveur des membres de son groupe; on considère que ceux des autres groupes sont moins méritants, ont moins de valeur, etc. Des expériences ont démontré qu’on peut induire ces effets de groupe en quelques minutes, juste en créant des groupes artificiels (du genre équipe « bleue » et équipe « rouge »). Comment expliquer cette réalité de la psychologie humaine autrement que par la sélection de groupe?

De l’agriculture à l’ultra-socialité. Dans le sillage des bases que nous avons posées jusqu’ici, abordons maintenant la question de l’agriculture et de l’ultra-socialité humaine. Comme nous allons le voir, les deux phénomènes sont intimement liés; l’émergence de l’agriculture fut en effet un moteur essentiel de l’accroissement de la population et de l’augmentation de la taille des groupes humains, sans commune mesure avec les hordes primitives évoquées jusqu’ici. Et là aussi, la sélection de groupe a joué un rôle important.

Même si l’intérêt de l’agriculture semble évident rétrospectivement (plus de nourriture, moins d’effort, etc.), il ne va pas de soi qu’un tel développement était facile ni même souhaitable. Initialement, l’agriculture n’était pas rentable; c’était beaucoup de travail pour peu de résultats. Par la suite, les rendements étaient meilleurs, mais la pénibilité du travail restait très grande. Pire encore, l’agriculture, même bien développée, a mené à un état de santé moyen plus mauvais au niveau individuel; les gens étaient souvent mal nourris (notamment car la monoculture créait des carences).

Tout semble indiquer que la situation des premiers agriculteurs était donc pire que celle des chasseurs-cueilleurs. On peut ainsi se demander pourquoi certaines populations ont fait « le choix » de l’agriculture? En fait, comme souvent dans notre histoire, il n’a nullement été question de choix, mais simplement d’une évolution portée par certaines circonstances.

L’émergence de l’agriculture est liée à des processus évolutifs hors du contrôle humain 

Pour commencer, le climat très variable de la fin du Pléistocène rendait toute forme d’agriculture simplement impossible (peu de CO2, peu d’eau, des températures très variables et plutôt froides). Au début de l’Holocène, il y a environ 12’000 ans, le climat s’est stabilisé et est globalement devenu plus clément, rendant l’agriculture possible. À un niveau très général, le climat est donc une première variable déterminante.

Le fait que l’agriculture soit techniquement possible au début de l’Holocène n’explique évidemment pas pourquoi ni comment elle a émergé. Comme toujours en matière d’évolution, les choses ont dû se faire peu à peu. D’abord, il est peu probable que les avantages à long terme de l’agriculture aient pu être discernés. Ensuite, il n’est pas crédible que des générations entières se soient sacrifiées dans des siècles de travail difficile, monotone et peu rentable.

Initialement, la proto-agriculture était probablement une sorte « d’à côté », en plus des moyens de subsistance basés sur les plantes et animaux sauvages. Les sociétés humaines de cette époque ont commencé à entretenir des plantes sauvages, favoriser leur croissance, chercher par tâtonnement les facteurs permettant d’augmenter les rendements. Sur cette base, les choses se sont précipitées lorsque d’un côté les techniques agricoles sont devenues peu à peu plus performantes et, parallèlement, la disponibilité de plantes et animaux sauvages (en particulier le gros gibier) devenue plus faible.

Émergence de l’agriculture dans différentes parties du monde

Source: Wikipedia

Une fois que l’agriculture est devenue à peu près rentable, des forces liées à la sélection de groupe, mêlées à diverses pressions environnementales, ont rendu son développement et sa domination inévitables. Par comparaison avec l’évolution de notre espèce (étalée sur des millions d’années), l’émergence de l’agriculture est relativement brève et soudaine. Son impact sur l’organisation sociale de notre espèce a été fulgurant et considérable.

L’agriculture a eu avant tout un impact énorme sur la démographie. La population humaine mondiale a été multiplié par environ 10 en seulement une vingtaine de siècles; une croissance qui se situent nettement au-delà des populations antérieures moyennes et de leurs fluctuations. Dans certaines régions, par exemple dans la vallée de l’Indus, la population a été multipliée par plus de 20 en deux millénaires, de l’an 4000 à l’an 2000 avant notre ère.

La logistique indispensable à l’organisation d’une société basée sur l’agriculture a mené à toutes sortes d’innovations. Ce fut l’édification de villages de plus en plus grands, l’apparition d’une sédentarité de plus en plus importante, d’une organisation sociale et d’une gestion du territoire de plus en plus complexe. Ce fut l’émergence de l’argent et du commerce à grande échelle. Ce fut l’apparition également de l’écriture et des mathématiques, dont le rôle initial se cantonnait à la tenue des comptes et des inventaires. Ce fut enfin l’émergence des administrations, des institutions et du pouvoir centralisé, ainsi que d’une spécialisation et répartition des tâches de plus en plus importantes.

Coévolution entre agriculture, développements des institutions et accroissement de la population

Peu à peu, des strates entières de la population (artisans, soldats, administrateurs, etc.) sont devenues dépendantes des agriculteurs. Tout comme l’humain primitif était dépendant de sa horde, l’humain « moderne » est devenu dépendant de l’agriculture. À ce stade, plus aucun retour en arrière n’était envisageable. Plus les populations basées sur l’agriculture devenaient grandes, plus l’agriculture devenait indispensable pour les nourrir. Et plus les populations basées sur l’agriculture devenaient grandes, plus elles étaient en mesure de remplacer ou tuer les populations de chasseurs-cueilleurs.

Des fourmis et des hommes. L’ultra-socialité chez les insectes et chez les humains présente des similarités étonnantes. Tout semble indiquer une convergence évolutive: des facteurs similaires qui ont mené à un résultat final semblable, en dépit d’importantes différences dans les situations de départ. L’agriculture et l’exploitation de ressources naturelles, voire même la guerre et l’esclavage, jouent un rôle central chez de nombreuses espèces d’insectes sociaux. Chez l’humain comme chez ces insectes, la sélection de groupe est essentielle pour expliquer l’émergence de ces phénomènes.

Dans les conséquences, les similitudes sont également importantes. L’ultra-socialité est rare dans le règne animal, mais elle mène toujours à un succès évolutif important et à une prolifération des espèces en question. À l’échelle de la planète, les fourmis et les termites représentent seulement 2% des espèces d’insectes, mais elles représentent 50% de la biomasse de tous les insectes. Les insectes eusociaux ont atteint une domination sur l’environnement et les autres espèces qui, à leur échelle, sont similaires à la nôtre.  

Étonnantes similitudes entre un nid de termites (à gauche) et la Sagrada Família (à droite)

Après la révolution agricole, les sociétés humaines ont connu une croissance exponentielle de la population, de l’exploitation de ressources en vue de produire du surplus, de la domination des écosystèmes et d’une division du travail élaborée. Le succès évolutif de ces sociétés s’est fait aux dépens de l’autonomie de l’individu. Toutes ces caractéristiques sont typiques des espèces ultra-sociales.

Une des principales différences tient au fait que chez l’humain, l’individu est beaucoup plus sophistiqué et renonce beaucoup moins à ses intérêts personnels. Les mécanismes de « liant social » sont aussi très différents, basés notamment sur toutes sortes d’émotions et de règles. Chez l’humain, la sélection de groupe est moins forte et moins « totale » que chez les insectes eusociaux. Il y a chez notre espèce une tension beaucoup plus grande et incompressible entre les intérêts individuels et collectifs.


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