Covid-19: Questions systémiques

Chronique Covid-19
– Épisode 8/9 –

Plusieurs éléments discutés jusqu’ici montrent que le Covid met en évidence certains problèmes structurels de nos sociétés. On a notamment évoqué nos problèmes de communication et de diffusion de l’information, nos exigences contradictoires et parfois démesurées en matière de liberté et de sécurité, notre peur panique du moindre décès rapporté dans les médias, notre incapacité à accepter la moindre maladie, à tolérer la moindre incertitude ou privation de liberté.

Dans cette partie, j’aimerais aborder des problèmes de fond similaires, qui sont également en lien avec la crise du Covid-19 mais qui vont bien au-delà. Il s’agit en particulier des défis et dangers associés aux réseaux sociaux, de l’équilibre entre enjeux économiques et sociaux, ainsi que de certaines questions écologiques. Ces questions sont en lien aussi bien avec l’origine de la crise qu’avec les perspectives d’avenir à court, moyen et long terme.

Réseaux sociaux et captivité

Avec le réchauffement climatique, les réseaux sociaux constituent un des plus grands enjeux des décennies à venir. Leur croissance a été fulgurante et nos sociétés sont démunies face à leurs implications. Avec la télé, ces réseaux représentent à l’heure actuelle un des principaux canaux que les gens utilisent pour s’informer. En France, les 18-34 ans utilisent majoritairement Internet et les réseaux pour s’informer.

Ces réseaux sont des plateformes commerciales, rappelons-le. Ce ne sont pas des bienfaiteurs de l’humanité, même si leurs PDG aiment à les présenter comme tels. Le but ultime d’un réseau social, c’est de générer des vues, du clic, de « l’engagement ». Plus on passe de temps sur ces réseaux, plus les annonceurs peuvent nous servir toutes sortes de pubs. De fait, les réseaux sont délibérément conçus pour être addictifs. 

Pour maximiser l’engagement de l’utilisateur (et créer donc une forme captivité virtuelle), la pierre angulaire de tout réseau social, c’est l’algorithme. C’est lui qui « filtre » ce que nous voyons sur le réseau. Son objectif est de nous faire « liker », commenter, partager, etc. Il aura donc tendance à sélectionner pour nous les publications qui maximisent l’engagement, c’est-à-dire, bien souvent, les publications les plus virales.

Quelles sont les publications les plus virales? En dehors des photos de chatons et de personnes à moitié à nues, on trouve les mauvaises nouvelles les plus angoissantes, les débats les plus enrageants, les fausses bonnes nouvelles les plus euphorisantes. Quelques exemples dans l’air du temps: le nombre de morts, les débats entre provax et antivax, les remèdes miracles qui sauvent du Covid…

Les algorithmes essaient également de deviner ce que vous pourriez aimer. Comme le but est que vous passiez le maximum de temps sur tel ou tel réseau, ils vous proposeront toujours plus de choses qui vous plaisent. Ou alors éventuellement l’exact opposé, c’est-à-dire des choses qui vous mettent en rage. Mais en général, bien peu de choses qui permettent le recul et la réflexion. Les réseaux nous proposent ainsi des choix peu à peu biaisés, une sorte de grossissement anormal de nos intérêts et de nos peurs.

Il est important de souligner qu’il y a véritablement une boucle infernale derrière les stratégie marketing des réseaux. Cette boucle est assez simple mais diaboliquement efficace.

  1. Plus on passe du temps sur un réseau social, mieux son algorithme peut apprendre à nous connaître.
  2. Plus l’algorithme nous connaît, mieux il peut sélectionner des publications irrésistibles pour nous.
  3. Plus il y a de publications irrésistibles sélectionnées pour nous, plus on passe de temps sur le réseau.

Puis on retourne au point 1 : plus on passe du temps sur le réseau, etc. La boucle se nourrit d’elle-même et le piège se referme.

Lavage de cerveau et polarisation

Ces algorithmes ont certainement réussi dans certains cas des performances exceptionnelles de lavage de cerveau. Sur YouTube, par exemple, on se croit libre parce qu’on clique sur les vidéos que l’on veut. Mais cette liberté est une illusion. N’oublions pas que c’est YouTube qui fait les suggestions dans la colonne de droite de l’écran.

On regarde une vidéo de Didier Raoult et YouTube suggère une vidéo d’Ema Krusi ou de Jean-Dominique Michel (nos covido-sceptiques genevois). Si on mord à l’hameçon, on se retrouve vite avec des vidéos d’anti-masques et d’antivax plus « hardcore ». Si on mord aussi à cet hameçon-là, on peut passer en un dimanche après-midi de « quelqu’un qui se pose des questions » à « quelqu’un qui pense que le Covid est un complot« .

Sur nos « news feeds » de Facebook ou Twitter, on croit que le monde va horriblement mal parce que les publications les plus alarmistes sont les plus en vue. Ce sont elles qui sont les plus partagées, car notre cerveau n’y résiste pas et l’algorithme l’y encourage. L’algorithme appuie sans aucune pitié sur tous les boutons émotionnels de notre cerveau. L’analyse et la réflexion font pâle figure à côté de toutes ces nouvelles ultra-excitantes, ultra-inquiétantes ou ultra-réjouissantes.

La logique même de ces réseaux rend la désinformation plus susceptible d’être diffusée largement. La désinformation et les réseaux fonctionnent selon les mêmes mécanismes, ils partagent le même goût pour le racoleur, l’alarmiste, l’excitant, l’énervant. Les réseaux accélèrent donc la diffusion de la désinformation qui, dès le départ, possède un « avantage séduction » sur la vraie information.

Pour éviter les dérives liées à la désinformation, YouTube et les autres réseaux commencent donc à censurer. Une censure effectuée par une entreprise, avec des critères d’apparence respectable, mais en fait peu transparents, en dehors de tout débat ouvert, avec des enjeux de sociétés considérables. Une des premières conséquences de cette censure est de renforcer le complotisme – « c’est bien la preuve que certaines vérités dérangent puisqu’on essaie de nous les cacher ».

Et le complotisme n’est qu’un aspect extrême d’un problème plus général. La mécanique des réseaux sociaux augmente en fait la polarisation de toutes sortes de débats. En effet, on n’argumente pas, on ne débat pas sur les réseaux sociaux. On se moque et on attaque, entre petits groupes tribaux (et rivaux). Les « complotistes » se moquent des « moutons », et vice-versa. On s’agresse ou on se flatte mutuellement; chacun se livre à une orgie d’émotions primaires. Les clivages sont ainsi entérinés.

Sur l’économie et le social

Dans la catégorie « discours polarisés », évoqué à l’instant, l’opposition entre l’économie et le social est un classique. Depuis le début de la crise Covid-19, on entend beaucoup de discours qui ironisent sur l’empressement à vouloir sauver l’économie au détriment de tout le reste. On oppose volontiers l’économie à la culture, l’argent au social. Dans ces débats, les arguments tire-larmes et les effusions d’émotions sont légion. Il n’est pas facile de garder la tête froide sur ces sujets. 

Tout d’abord, il faut distinguer d’une part l’économie ultra-libérale et spéculative (entreprises multinationales peu scrupuleuses, trading à haute fréquence, etc.) et d’autre part l’activité économique saine et nécessaire, celle qui nous fait vivre. N’oublions pas que c’est notamment grâce à l’économie de marché – dûment encadrée par des dispositions légales – que nous devons l’essentiel de la prospérité et du confort dont nous jouissons à l’heure actuelle.

Pour autant, si les GAFA et autres multinationales ne se livraient pas aussi effrontément à l’évasion fiscale, la dette liée à l’épidémie de Covid serait bien plus facile à éponger. Entre les entreprises et les particuliers hyper-riches, l’évasion fiscale dans le monde est de plus de 400 milliards de dollars par an. Hélas, ce qu’on voit aujourd’hui, ce sont plutôt des petits agents économiques à l’agonie alors que bon nombre de grosses entreprises vont s’enrichir considérablement. Il s’agit d’une injustice majeure et il est normal que cela en énerve plus d’un.

Mais si la faillite de milliers de PME et petits commerçants est tragique, celle d’un grand groupe qui emploie des milliers de personnes le serait autant. Dans tous les cas, il faut sauver l’économie, c’est certain. Idéalement, il faudrait tout faire pour veiller à sauver une certaine économie, celle des entreprises honnêtes, locales, à taille humaine. Même si les choses ne vont pas toujours dans le bon sens, veillons à ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain. 

Sur l’écologie et le rapport au vivant

Enfin, bien que ce ne soit pas forcément évident de prime abord, de nombreux aspects écologiques sont pertinents dans cette crise.

Sur l’origine du virus tout d’abord. Certaines personnes soupçonnent que ce virus se soit échappé d’un laboratoire. Il existe même des hypothèses selon lesquelles le virus aurait été créé et diffusé délibérément. Certaines personnes s’inquiètent du fait qu’Anthony Fauci ou Bill Gates ont anticipé cette crise. Si certaines de ces hypothèses peuvent être compréhensibles, on se rend compte, en penchant sur des questions de maladies infectieuses émergentes, que d’autres hypothèses sont bien plus plausibles.

Il est en effet beaucoup plus probable que le Covid soit une zoonose, c’est-à-dire une infection d’origine animale qui finit par se transmettre à l’homme. Les zoonoses sont en augmentation préoccupante depuis les dix ou vingt dernières années. Le SARS-CoV-1, le MERS, Ebola ou H1N1 sont toutes des zoonoses apparues dans un passé récent. C’est donc un peu comme la prévision de la deuxième vague: pas besoin d’être devin, il suffisait de regarder la littérature scientifique pertinente.

À certains égards, l’émergence de ce virus était également évitable. On sait que la probabilité d’émergence d’une zoonose augmente beaucoup dans certaines conditions: déforestation, destruction des biotopes naturels, agriculture intensive, mélange entre humains et animaux sauvages (dans le braconnage, sur certains marchés) et, bien sûr, élevages intensifs dans des conditions sanitaires déplorables. Dans un sens, l’émergence du SARS-CoV-2 est bel et bien liée à l’activité humaine.

Une implication majeure de tout ceci, c’est que si l’on continue à détruire l’environnement et à pratiquer l’élevage intensif à la même cadence, l’émergence d’autres zoonoses est très probable. On parle ici d’un futur proche, à horizon de dix ou vingt ans, peut-être moins. Si nous ne faisons pas d’efforts pour faire cesser certains types d’élevage et interdire la destruction massive de forêts, nous allons au-devant de problèmes considérables.

Dans le courant même de cette année 2020, de nombreuses menaces sanitaires de ce type planent déjà. En juin, on parlait d’une épidémie de grippe porcine en Chine. Il y a quelques semaines, on abattait au Danemark des millions de visons à cause d’une mutation du SARS-CoV-2 (permettant la transmission du virus des visons aux humains). Aujourd’hui même, une nouvelle grippe aviaire est aux portes de l’Europe et menace de faire des ravages dans les élevages.

Ainsi, une des premières choses à laquelle le Covid-19 devrait nous rendre attentifs, c’est la nécessité urgente de préserver l’environnement et de stopper les élevages de masse. Les défis apportés par le réchauffement climatique ne vont en rien arranger ces problèmes, bien au contraire. Entre anticiper constructivement les difficultés à venir et se morfondre désespérément dans l’angoisse d’un avenir catastrophique, l’équilibre est difficile à trouver. Mais faire l’autruche et ignorer tous ces problèmes n’est certainement pas la solution.

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