Énergie, croissance et développement
Après avoir en quelque sorte fait le procès des énergies fossiles dans l’article précédent sur la situation écologique, prenons maintenant quelques instants pour considérer plus en détail tous les bénéfices que nous ont procuré l’usage de ces sources d’énergie. En effet, il convient de ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain : certes le pétrole, le charbon et le gaz nous causent aujourd’hui bien des problèmes, mais ils ont permis des avancées colossales sur une période de temps extrêmement courte.
Les énergies fossiles ont des propriétés exceptionnelles à plusieurs égards. Tout d’abord elles offrent un taux de rendement énergétique fabuleux. Pour le pétrole, au début du 20e siècle, le taux de rendement énergétique était de 100:1, c’est-à-dire que pour une unité d’énergie investie dans l’extraction, on récupérait un combustible (le pétrole) qui allait permettre de produire cent fois plus d’énergie. Le pétrole et le gaz sont des sources d’énergie très denses, assez faciles à extraire (bien que cela soit de moins en moins vrai) et faciles à transporter. Le charbon est un peu moins dense et plus difficile à transporter, mais son taux de rendement énergétique est aussi assez bon. En termes de rentabilité, ces énergies sont donc absolument formidables !
Pour chiffrer la quantité d’énergie utilisée par l’humanité, on utilise le million de tonnes d’équivalent pétrole (Mtep). Dans les années 1800, l’humanité consommait environ 300 Mtep, essentiellement sous forme de biomasse (bois, par exemple). Dans les années 1900, on utilisait trois à quatre fois plus d’énergie, environ 1100 Mtep. En plus de la biomasse, on utilisait beaucoup de de charbon, mais encore assez peu de pétrole et de gaz. Dans les années 1950, le pétrole est de plus en plus utilisé ; on dépasse les 2000 Mtep, soit environ 7 fois plus qu’en 1800. Dans les années 2000, le pétrole devient l’énergie principale. La consommation d’énergie totale se situe autour de 9 000 Mtep. Dans les années 2020, on se situe autour de 15 000 Mtep.[1]
Consommation mondiale par source d’énergie (Mtep)
En passant de 300 Mtep dans les années 1800 à 15 000 Mtep dans les années 2020, l’humanité a multiplié sa consommation énergétique par environ 50, et donc sa puissance de production dans des proportions équivalentes. Cette énergie extrêmement abondante est à l’origine de nombreux développements. En effet, les principaux secteurs associés à la consommation d’énergie sont le bâtiment, le chauffage, les transports et la production industrielle. En clair, tout ce qu’on fabrique et transporte depuis plus d’un siècle est étroitement et quasi-exclusivement sous-tendu par des énergies fossiles (charbon, pétrole ou gaz). Même l’électricité reste aujourd’hui majoritairement produite à l’aide de combustibles fossiles, en particulier dans des centrales à charbon.[2] L’industrie alimentaire est également largement tributaire des énergies fossiles (production de machines agricoles, d’engrais, d’engins de transport, etc.).
Le secteur tertiaire ne fait pas exception non plus. En effet, le commerce, l’hôtellerie, le tourisme, la communication ou les activités financières dépendent de machines et d’infrastructure complexes : logements, mobilier, moyens de transport, téléphones, ordinateurs, satellites, réseaux de toutes sortes. Tout ceci – la construction, l’utilisation et la maintenance de ces infrastructures – repose également sur les énergies fossiles. Idem pour l’éducation, la santé et l’administration publique, puisqu’il faut des locaux, des transports, des livres, des écrans, du matériel, des consommables, des machines, etc. Il n’y a quasiment plus rien, depuis des décennies, qui ne repose pas de près ou de loin sur les énergies fossiles.
Nous reviendrons plus loin sur les défis considérables que soulève cette réalité, aussi bien en termes écologiques qu’en termes économiques, en particulier pour la croissance et le développement à long terme. Mais avant tout, ne soyons pas trop pessimistes ni ingrats, et offrons-nous un petit panorama des avancées considérables que les énergies fossiles nous ont offertes.
Commençons par un chiffre simple : le PIB par habitant, qui est un indicateur standard du développement d’un pays. En Europe de l’ouest, entre les années 1900 et les années 2000, la valeur de cet indicateur a été multipliée par six ou sept. En France, le PIB par tête a été multiplié par quatre en trente ans, des années 1980 aux années 2010. Plus généralement, dans les pays industrialisés, le PIB par tête a été multiplié environ par 20 depuis 1700.[3]
Avant cela, par exemple entre les années 1200 et 1800, le PIB par habitant (ou tout indicateur comparable) est resté stable ; les conditions de vie pour le commun des mortels ne se sont pas vraiment améliorées pendant cette période. Il n’y avait pas de vrai surplus ni de croissance comme il y en a eu à partir de la révolution industrielle. Pendant tous ces siècles, la logique malthusienne a prévalu : toutes les avancées permettant de produire plus de nourriture ne faisait qu’augmenter la population, générant de ce fait plus de bouches à nourrir, ce qui laissaient les gens finalement aussi pauvres qu’avant.[4]
Bien qu’on puisse se livrer à d’infinies variations de calculs et critiques du PIB par tête, la tendance générale est claire et sans appel : la richesse moyenne par habitant a considérablement augmenté au cours des siècles passés, et surtout au cours des dernières décennies. Certes, le PIB par tête n’est pas forcément une mesure de bien-être. Il s’agit en outre d’une moyenne, qui peut cacher d’importantes disparités. Mais ces objections, recevables, ne peuvent en aucune façon occulter la tendance générale.
PIB par habitant en France au cours des 60 dernières années
Au cours des « Trente Glorieuses » (de 1945 à 1975), l’augmentation du PIB par tête est restée plutôt modeste, par comparaison aux décennies suivantes. Pendant ces années, la croissance économique était pourtant déjà très forte (de l’ordre de 5% par année). Des progrès techniques importants et une forte croissance industrielle ont permis un développement économique intense et une situation de plein-emploi dans de nombreux pays. Mais cette période était également une période de croissance démographique importante (baby-boom). Par conséquent, même si le PIB augmentait, l’augmentation par tête restait modeste, puisque que la population augmentait aussi. En France par exemple, la population est passée d’environ 40 millions de personnes dans les années 1945 à 50 millions dans les années 70.
En clair, ce n’est pas seulement depuis les années 1970 (début de l’envolée de l’augmentation du PIB par tête) que l’augmentation de la qualité de vie a été phénoménale, mais bien depuis les années 1945, à la sortie de la deuxième guerre mondiale. Et même les décennies précédentes (disons de 1850 à 1950) étaient déjà caractérisées par d’importantes améliorations. Schématiquement, l’augmentation de la qualité de vie suit donc la même tendance que celle de la consommation d’énergie : entre 1850 et 1950, les améliorations sont perceptibles mais encore relativement modestes ; entre 1950 et 2000, on note une très nette accélération. Voyons plus concrètement ce que cela représente.
Logement et alimentation
Commençons par les logements. Avant 1800 et a fortiori au Moyen-Âge, les logements étaient exigus, sous-équipés, insalubres. Une pièce principale servait pour tout et tout le monde ; les gens disposaient de très peu de place. Les logements étaient souvent partagés avec les animaux pour maximiser l’usage de l’espace et la chaleur. En Europe, la plupart des gens habitaient à la campagne, dans des maisons construites en bois ou en boue séchée couvertes d’un toit de chaume. Les fenêtres étaient sans vitres ; on les fermait à l’aide de volets en bois. Les installations sanitaires étaient quasi inexistantes.
Dans les années 1850, la plupart des logements étaient encore très modestes, peu équipés et mal isolés. Les pièces restaient exiguës, les fenêtres petites et peu nombreuses, ce qui rendait les logements sombres et mal ventilés. Les installations sanitaires étaient minimales ; les habitants devaient se rendre à une fontaine publique pour chercher de l’eau ou à une dépendance pour se soulager. Les conditions d’hygiène restaient souvent insuffisantes. Pas d’eau courante. Pas d’électricité. Presque personne ne bénéficiait du chauffage central ; on se chauffait à la cheminée ou au poêle ; on ne chauffait qu’une seule pièce dans la maison. En hiver, beaucoup de gens souffraient du froid.
Même au début du 20e siècle, le niveau de confort que l’on considère aujourd’hui comme minimal reste l’apanage d’une assez petite minorité. Dans les années 1950, les choses s’étaient déjà nettement améliorées. En France, la plupart des logements étaient équipés de l’eau courante, de l’électricité et du gaz, ce qui les rendait plus confortables et plus pratiques. Pour autant, plus de la moitié des logements n’avaient ni chauffage central, ni douche ou baignoire, ni WC, ni machine à laver. Jusque dans les années 1960, environ 10% n’avaient pas d’eau courante, 15% n’avaient pas de téléphone, 30% n’avaient pas de réfrigérateur, 40% n’avaient pas de télévision.[5]
Part de logements sans confort sanitaire (douche et WC), en France, 1973 à 2013
De nos jours, quasiment tous les logements possèdent un chauffage central, une salle de bain, des WC, une machine à laver et une télévision. Sans parler encore des lave-vaisselle, des fours micro-ondes, des sèche-linge, des aspirateurs sans fil et autres robots ménagers multifonction. En outre, quasiment tout le monde possède une voiture, un ordinateur ou un téléphone portable. En France, la surface moyenne de logement par habitant a quasiment doublé en une trentaine d’année, passant de 23 m2 dans les années 1970 à 40 m2 dans les années 2010. La consommation d’électricité, quant à elle, a triplé de 1973 à 2010.
En termes d’alimentation, les choses n’étaient guère plus réjouissantes. Au Moyen-Âge, la nourriture dépendait beaucoup de la classe sociale. Les seigneurs et les nobles avaient accès à une alimentation variée et luxueuse, tandis que les paysans et les classes laborieuses (l’écrasante majorité) devaient se contenter de repas plus simples et moins diversifiés. Les aliments de base étaient le blé, le pain, les légumes du potager et les produits laitiers, quelquefois de la viande ou du poisson. Les bouillies et les potages étaient populaires car nourrissants et faciles à préparer. Les gens ne se nourrissaient pas forcément mal, mais le pain restait l’essentiel et la base de tous les repas. L’équilibre nutritionnel n’était clairement pas toujours possible. Les disettes n’étaient pas rares.
Aux 18e et XIXe siècles, la nourriture était plus variée et plus abordable grâce aux progrès de l’agriculture et de l’industrie alimentaire. La plupart de gens mangeaient encore souvent des repas simples comprenant du pain, des pommes de terre, des légumes, du fromage et du lait. La viande était plus accessible que par le passé, mais elle était toujours coûteuse et réservée aux jours de fête ou aux repas importants. Les classes aisées (minoritaires) pouvaient s’offrir des aliments plus coûteux. Mais on était encore loin de l’offre pléthorique que l’on peut trouver aujourd’hui dans le moindre supermarché.
Au 20e siècle, les habitudes alimentaires ont énormément évolué. Divers progrès technologiques ont permis une production, une conservation et une distribution incomparablement plus efficaces que par le passé. La disponibilité de tous les aliments a été fortement accrue, et ce y compris dans les dernières décennies. En France, dans la seconde moitié du 20e siècle, la consommation par habitant de fruits, de légumes, de viande et de produits laitiers a quasiment doublé (Figure 21).
Évolution de la consommation de différents aliments en France (kg/an/habitant)
Dans le même temps, la part du budget des ménages allouée à l’alimentation a été quasiment divisée par deux ou trois en quelques décennies. En France, cette part est passé d’environ 30% dans les années 1960 à 17% en 2019. En Suisse, elle est passée de 40% dans les années 1940 à 11% en 2006.[6] On mange donc beaucoup mieux pour beaucoup moins. La disponibilité croissante de l’alimentation et les prix de plus en plus bas nous ont même menés à une situation paradoxale : les pays industrialisés consomment trop de nourriture.
Mobilité, travail et temps libre
En termes de transport et de mobilité, les choses ont également évolué de manière fulgurante. Au Moyen-Âge, le moindre déplacement de quelques kilomètres était laborieux. On se déplaçait à pied ou, tout au mieux, à cheval. Les routes étaient en mauvais état et les déplacements sur des longues distances étaient rares. Avant la fin du XIXe siècle et le développement du train, les déplacements de quelques centaines de kilomètres étaient inenvisageables pour la plupart des gens. Mis à part la navigation fluviale, les déplacements et les transports de marchandises étaient très limité jusqu’à un passé récent.
Au 18e siècle, un Paris-Lyon en voiture malle-poste (tractée par des chevaux) prenait encore plus de six jours. Au début du 19e siècle, un tel déplacement, grâce à diverses améliorations, prenait environ deux jours. Les prix de ces voyages étaient toutefois très élevés ; ils n’étaient accessibles qu’à une élite bourgeoise. Le développement du réseau ferroviaire à la fin du 19e siècle permettait couvrir enfin, dans les meilleurs cas, des distances de l’ordre de Paris-Lyon en moins de douze heures. En deux siècles, la durée d’un tel voyage a été massivement réduite (Figure 22).
Mais les voyages ne se sont vraiment démocratisés qu’au 20e siècle. Il faut dire qu’au-delà de la limitation technique liée à la vitesse des transports, la plupart des gens n’avaient en fait ni le temps ni même de raison de voyager. Entre le 17e et la fin du 19e siècle, les voyages restaient l’affaire des riches, qui les considéraient comme profitables à la santé et au développement de soi. Dans les classes aisées, quitter le confort du logis était même vu comme le meilleur remède à l’ennui et la mélancolie (un mal qui frappait surtout les élites).[7] L’essentiel du peuple, toutefois, n’avait pas le loisir de s’ennuyer et moins encore de voyager.
Évolution de la durée d’un trajet Paris-Lyon, en heures, de 1800 à 2000

Source: https://books.openedition.org/pur/102180
En effet, l’idée de congés payés ou de jour sans travail n’est apparue que dans le courant du 19e siècle. La notion de « vacances », telle que nous l’entendons aujourd’hui, n’est apparue quant à elle qu’au début du 20e. En France, les congés payés étaient de l’ordre de deux semaines dans les années 1930, trois semaines dans les années 1950, quatre semaines à la fin des années 1960 et cinq semaines au début des années 1980.[8]
Ce n’est qu’au début du 20e siècle que le repos dominical obligatoire a été acquis et que la journée de travail fixée à 10 heures dans la plupart des pays industrialisés. À cette époque, la durée de la semaine de travail était de l’ordre de 60 heures. Avant cela, la durée de la journée de travail d’un ouvrier était comprise entre 12 et 16 heures. Par ailleurs, un peu partout en Europe, jusqu’à la fin du 19e siècle les enfants travaillaient, dans des conditions parfois épouvantables (descente dans les mines, travail de nuit).[9]
Ce n’est que vers le milieu du 20e siècle que l’on a atteint enfin des durées de travail qui sont aujourd’hui la norme à peu près partout en Europe : les journées de 8 heures avec deux jours de congé par semaine (semaines de 40 heures). Ce n’est qu’au 20e siècle que l’école est devenue obligatoire jusqu’à 14 ans. Ce n’est que grâce à de nombreuses lois sur l’école et à la diminution du temps de travail que la notion de temps libre et de vacances a pu enfin émerger, surtout après la seconde guerre mondiale. Dans les années 1950, environ 30% des Français partent en vacances ; en 1989, ils sont plus de 60%.[10]
Le développement de la voiture a naturellement joué un rôle important. Si l’automobile est née au 19e siècle, ce n’est qu’au 20e siècle qu’elle se démocratise vraiment. Mais les choses prendront du temps : au début du 20e la production annuelle de voitures était de l’ordre de quelques dizaines de milliers d’unités. À partir des années 1920, la production a explosé. Pour autant, au début des 1960, à peine un tiers des ménages possédait une voiture. Il faut attendre les années 2000 pour que ce chiffre se hisse à 80%.[11]
Les vacances, les voyages et la mobilité en général ne seront démocratisés qu’à partir des années 1970, avec le développement progressif des voyages en avion. De tels déplacements ne sont devenus accessibles à la classe moyenne qu’à la fin du 20e siècle. Et encore, en 2017, environ 50% des français ne prennent jamais ou presque jamais l’avion.[12] Toutefois, même si les vacances à l’autre bout du monde reste l’apanage d’un assez petit nombre de privilégiés, les déplacements longue distance étaient tout bonnement inenvisageables pour la quasi-totalité des gens au 19e siècle, et a fortiori lors des siècles précédents. Ce n’est plus le cas aujourd’hui.
Plus généralement, en termes de divertissement, autant dire qu’avant le 20e siècle, les options étaient plutôt limitées. Les divertissements étaient principalement basés sur les promenades, les jeux en famille, les fêtes et les théâtres populaires ; la religion fournissait également beaucoup en termes de spectacles, de musique et de visuels impressionnants ou encore de festivals. Mais pas de télévision, pas de cinéma, pas ou peu de livres, de sport, d’activités culturelles ou associatives au sens où on l’entend aujourd’hui. On l’a vu, la plupart des gens n’avaient de toute façon guère le temps et ni les moyens de se divertir. Même au 19e siècle, on était encore loin de l’essor de la télévision et du cinéma du début du 20e siècle, de l’âge d’or du CD et de la VHS dans les années 1980 et plus encore de l’offre pléthorique de musique, de films et de séries à laquelle on peut avoir accès aujourd’hui pour une fraction presque insignifiante de son revenu, si modeste soit-il.
Éducation et formation
En ce qui concerne l’éducation, les progrès ont également été fulgurants. Avant le 15e siècle, l’imprimerie n’existe pas, la lecture et les livres étaient hors de portée de la quasi-totalité des gens. En France ou en Angleterre, au 17e siècle, moins d’un quart des gens savaient lire ; les livres étaient rares et chers. Même au début du 19e siècle, à peine la moitié des gens savaient lire. L’accès à l’éducation était limité ; seuls les riches pouvaient se permettre d’éduquer leurs enfants. L’école obligatoire et gratuite n’apparue véritablement qu’à la fin du 19e siècle.[13]
De nos jours, environ 80 % des jeunes Français ont le bac, contre moins de 10 % dans les années 1950. Les chiffres pour les études supérieures sont tout aussi impressionnants. En France toujours, le nombre d’étudiants a triplé entre 1958 et 1968, passant de 227 000 à 695 000. Aujourd’hui, quelque cinquante ans plus tard, ces chiffres sont de l’ordre de 3 millions. Rien qu’entre 2010 et 2020, les effectifs ont progressé de 500 000, soit une hausse de 20%.[14]
Proportion de bacheliers dans une génération par voie (en %)
Cette tendance – démocratisation et massification de l’éducation, y compris supérieure – se retrouve dans la plupart des pays d’Europe et aux États-Unis. Dans les pays moins avantagés économiquement, on retrouve une tendance similaire, même si les chiffres ne sont pas encore aussi impressionnants que dans les pays industrialisés. Par exemple, sur le continent africain, la proportion d’enfants non scolarisés été divisée par deux entre 2000 et 2019. À l’échelle mondiale, le taux d’alphabétisation est passé de 20% au début du 20e siècle à 80% au début du 21e. Entre 2000 et 2012, le taux d’élèves scolarisés est passé de 84 à 89 % en primaire et de 59 à 73 % au secondaire.[15]
Tout cela sans parler de l’accès à l’information absolument phénoménal offert par Internet. Dans les années 2000, Internet était encore balbutiant ; moins de 10% des gens dans le monde y avait accès. Dans les années 2020, environ une personne sur deux à l’échelle mondiale a accès à Internet, et plus de 90% en France ou d’autres pays comparables. Le contenu disponible, quant à lui, ne représentait il y a une vingtaine d’années qu’une infime fraction de ce qui est disponible aujourd’hui. Par exemple, depuis sa création dans les années 2000, Wikipédia s’est enrichi de plus de 100 000 articles par année en moyenne, pour atteindre environ 2,4 millions d’articles dans les années 2020.[16]
Évolution du nombre d’articles sur Wikipédia

Plus récemment, les possibilités offertes par des intelligences artificielles telles que Chat GPT et Perplexity offre une possibilité de s’informer sur toutes sortes de sujet avec une facilité déconcertante. Certaines des ressources que je cite dans cet ouvrage ont d’ailleurs été trouvées grâce à ces outils. Ce n’est bien sûr par une panacée totale, et ces outils impliquent également un certains nombres de problèmes sur lesquels nous reviendront plus loin. Cependant, il s’agit quand même d’outils qui facilitent beaucoup la recherche d’information.
Diminution de la violence et progrès sociaux
On entend parfois dire que les chasseurs-cueilleurs, il y a quelques dizaines de milliers d’années, vivaient une vie de rêve, en harmonie avec la nature, sans stress ou presque, en ne travaillant que quelques heures par jour. Le travail consistait à tranquillement ramasser des baies et autres végétaux comestibles, à chasser de temps à autre du gros gibier et à se préparer paisiblement pour l’hiver. Ce paradis perdu aurait été anéanti par la révolution agricole et l’émergence des sociétés complexes, accompagnés d’injustices et de violences… Qu’en est-il vraiment ?
La proportion de morts violentes à des époques très reculées telle que le paléolithique est difficile à déterminer. Les données archéologiques directement pertinentes sur cette question sont minimales et difficile à interpréter. Mais un certain consensus existe pour dire que la violence a toujours existé chez l’humain. La violence intergroupe existe d’ailleurs chez de nombreuses autres espèces, à commencer par nos proches cousins les chimpanzés, qui organisent parfois des raids meurtriers. Le mythe du paradis perdu semble donc un peu trop mièvre et idéaliste.[17]
Globalement, la proportion de morts par homicide dans les sociétés sans État est de l’ordre de 1%. En Europe, au début du deuxième millénaire après J.-C., au 11e et 12e siècle environ, elle était de 0,1%. De nos jours, la proportion de morts par homicide est de l’ordre de 1 sur 100 00, soit 0,001%.[18] Face à ces chiffres, et qu’elles que soient les autres circonstances de vie, il apparaît difficile de soutenir l’idée d’une « vie paisible » ou d’un « c’était mieux avant », que ce soit 1 000 ans ou 10 000 ans en arrière, alors que le risque de mourir de mort violente était entre 100 et 1 000 fois supérieur à celui d’aujourd’hui en Europe.
De plus, dans la plupart des sociétés antiques et médiévales, la torture judiciaire était légalement et moralement acceptable. On empalait, on écartelait, on brûlait vif, et tout cela en public. Inutile de dire que le respect de la présomption d’innocence n’était pas toujours au rendez-vous… Le déclin de ces pratiques épouvantables n’a commencé qu’au 17e siècle, en Angleterre et en Écosse, puis s’est généralisé au reste de l’Europe à la fin du 18e et au début du 19e. La peine capitale « simple » n’a quant à elle été abandonnée par la plupart des pays qu’à partir de la deuxième moitié du 20e siècle. En France, la dernière exécution publique à la guillotine a eu lieu en 1939.
Du point de vue de la violence et du respect des droits humains, les choses se sont donc nettement améliorées. Au cours des 16e et 17e siècles, bon nombre de pratiques barbares étaient fréquentes – torture judiciaire, chasse aux sorcières, Inquisition, esclavage, enfermement des « fous » dans des prisons, etc. À cette époque, on était loin des questions liées au confort dans les logements ou à l’accès aux fruits et légumes évoqués plus haut dans ce chapitre. Et même ce que l’on considère aujourd’hui comme des acquis fondamentaux sont en fait extrêmement récents. Dans les années 1950, le droit de vote des femmes n’était pas acquis dans tous les pays européens, la violence « éducative » vis-à-vis des enfants était encore banale et tolérée, l’homosexualité était considérée comme une maladie, le sexe hors mariage était souvent mal vu et les méthodes contraceptives peu efficaces.
Des bûchers aux droits des homosexuels

Dans un passé plus récent, on peut noter encore plusieurs améliorations, par exemple le fait qu’en 2019 l’OMS ne considère plus la transidentité comme un trouble mental. Les droits des personnes trans ont été reconnus dans plusieurs pays, facilitant les changements de genre légal et l’accès aux soins de santé adaptés. De nombreux États ont légalisé le mariage homosexuel et élargi les protections contre les discriminations. Les droits des femmes ont été soutenus par des mouvements comme #MeToo, qui ont permis de sensibiliser aux violences sexistes.[19] Bien du travail reste encore à faire sur tous ces fronts pour aller vers une société qui fait preuve de plus de respect et d’empathie vis-à-vis des minorités, et plus généralement de moins de violence dans ses jugements portés sur autrui.
Il n’en demeure pas moins qu’il y a quelques siècles, la vie était très dure, à part pour quelques privilégiés. Ne serait-ce qu’un siècle auparavant, seuls les riches vivaient dans des appartements confortables et pouvaient s’offrir toutes sortes de nourritures et de boissons à discrétion. Seuls les riches pouvaient voyager et profiter de divertissements variés. Seuls les riches étaient éduqués, exécutaient un travail pas trop pénible et avaient un accès facilité aux médecins. Rien de tout cela n’était facilement accessible aux gens ordinaires. Les droits humains étaient encore balbutiants et les questions relatives à la santé mentale et au bien-être quasiment inexistante.
Ce simple fait est trop souvent oublié : les améliorations des dernières décennies ont permis des gains considérables de qualité de vie pour les gens ordinaires, pour l’essentiel du peuple. Depuis les années 1950, le pourvoir d’achat d’un citoyen lambda a été multiplié par deux, trois ou quatre, voire plus encore (selon les méthodes de calcul et le type de bien considéré). Au-delà des détails et quel que soit le standard utilisé, l’amélioration est massive, généralisée et incontestable.[20]
Aujourd’hui, dans les pays industrialisés, la quasi-totalité des gens travaillent 40 heures par semaine ou moins. La quasi-totalité des gens ont quatre semaines de vacances par an ou plus. La quasi-totalité peut sans problème se déplacer sur des centaines de kilomètres en quelques heures et à faible coût. En France, même pour une personne gagnant le revenu minimum, un Paris-Lyon en TGV représente à peine de 1% de son revenu annuel. Le logement, la nourriture, les voyages, les divertissements, la santé : tout est devenu bien plus accessible. En clair, en Europe ou aux États-Unis nous vivons mieux aujourd’hui que 99% des gens qui ont vécu ou vivent aujourd’hui sur cette planète.
Naturellement, il y a encore des problèmes. Si la pauvreté absolue et les conditions de vie précaires ont reculé dans de nombreux pays, près d’un milliard de personnes dans le monde vivent en dessous du seuil de pauvreté, et plus de trois milliards restent confronté à d’importantes difficultés.[21] La question des inégalités reste brûlante et difficile à résoudre. En termes de santé, la modernité a également généré son lot de problème (stress, obésité, addictions, etc.). Mais ces aspects plus complexes et moins reluisants de la réalité, si douloureux soient-ils, ne doivent pas occulter les avancées économiques et sociales globalement massives qui ont été réalisées dans un passé récent.
[1] « Consommation énergétique mondiale », Planétoscope ; « Consommation mondiale d’énergie primaire par zone géographique », Ministère de la transition écologique ; « Consommation mondiale d’énergie 1800-2000 », Encyclopédie de l’énergie.
[2] « Production d’électricité », Wikipédia.
[3]« Les transformations des structures économiques, sociales et démographiques depuis le XIXème », Melchior ; « GDP per capita », Our World in Data.
[4] Pinker (2011), The Better Angels of Our Nature
[5] « 1968-2018 : logement, consommation, études… comment la France a changé en cinquante ans » Le Monde ; « Des ménages de mieux en mieux équipés en biens de consommation », Centre d’observation de la société.
[6]« Evolution de la consommation des ménages », La finance pour tous ; « Entre 1939 et aujourd’hui, la part de l’alimentation dans la consommation est passée de 40 à 11% », Le Temps.
[7] « Du « Grand tour » au tourisme de masse », Campus, Le magazine scientifique de l’UNIGE.
[8] « Congés payés », Wikipédia.
[9] « Temps de travail », Wikipédia.
[10] « L’avènement du tourisme de masse », Sciences Humaines.
[11] « Histoire de l’automobile », Wikipédia ; « Des ménages de mieux en mieux équipés en biens de consommation », Centre d’observation de la société.
[12] « Fréquence à laquelle les Français prennent l’avion pour voyager en 2017, selon leur tranche d’âge », Statista ; « La démocratisation du transport aérien sous l’œil du sociologue : mythe ou réalité ? », Melchior.
[13] Pinker (2011) The Better Angels of Our Nature ; « Instruction obligatoire », Wikipédia.
[14] « 1968-2018 : logement, consommation, études… comment la France a changé en cinquante ans » Le Monde ; « Le second boom de l’enseignement supérieur », Centre d’observation de la société.
[15] « Accès à l’éducation : quels progrès en Afrique ? », Statista ; « L’accès à l’éducation progresse dans le monde, mais les inégalités persistent », Observatoire des inégalités.
[16] La moitié de l’humanité est connectée à Internet [2017], Statista ; « Part des ménages ayant un accès internet en France de 2006 à 2023 », Statista.
[17] « Quand l’archéologie enquête sur l’origine de la violence organisée », The Conversation ; https://doi.org/10.1007/s12110-012-9132-1 ; https://doi.org/10.1098%2Frstb.2021.0134 ; https://www.nature.com/articles/s41598-023-43026-9
[18] Pinker (2011). The Better Angels of Our Nature
[19] « Droits des personnes transgenres : quelle est la position de votre pays ? », Euro News ; « Droits LGBT », Wikipédia ; « L’évolution des droits des femmes : chronologie », Vie Publique ; « L’évolution du droit des femmes en Suisse de 1971 à 2020 », Le temps.
[20] Easterbrook (2004). The progress paradox
[21] « Près de la moitié de la population mondiale vit avec moins de 5,5 dollars par jour » [2018], Banque Mondiale.




